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Le plus grand pécheur de tous les tempsUn roman spirituel, historique et agréable à lire, relatant la vie de Nostradamus, le célèbre prophète du 16è siècle.Après une enfance heureuse, Michel de Nostredame, jeune médecin, combat victorieusement la peste lors de la dernière moitié de cette sombre période qu'était le Moyen-Âge. Mais une effroyable catastrophe s'abat sur sa famille et détruit complètement sa vie...Un roman d’Eric Mellema La couverture de livre Translator English French: Claire Hiron La belle version avec des pages : ebook gratuit en pdf© 2006 Eric Mellema Tous droits réservés Remerciements : Claire Hiron Maria-Bonita Kapitany Jack van Mildert Liesbeth Gijsbers Moene Seuntjens Marleen van Haeren Ria Adriaensen Els Pellis Guus Janssens Ronald Mengerink Arthur Hendriks Remerciements particuliers à : Trudi Koning Chapitre 8/16 Chapitre 1 - Brrr… Qu'est-ce qu'il fait froid ici ! - Arrête de te plaindre, Mercure ; il ne reste que trente-et-un jours avant ta rotation. - Qui est là ? - C'est moi, Hermès, ton Toi Supérieur. - Hermès, tu tombes bien, parce que ces ennuyeuses rotations autour de mon orbite me rendent complètement fou. - Eh bien, laisse-moi t'annoncer que Zeus a décidé de te libérer de tes fonctions. Il ne te reste plus qu'à être de chair pour un bref moment avant de te mettre à briller. - Et comment tu sais tout ça ? - Je suis le plus rapide de toute la Voie Lactée, et j'ai tendance à dresser l'oreille, si tu vois ce que je veux dire. En plus, c'est mon travail de transmettre les messages. - Combien de temps il me reste ? - Jusqu'à ce que tu t'alignes avec le Soleil et la Terre, il te reste donc peu de temps. - Bon, au moins, ça me changera de mon statut de planète morte. Mes seules distractions jusqu'à présent se sont limitées aux ondes de choc et aux bains de soleil. - Tu pourrais peut être bientôt regretter cette existence paisible, mon frère matériel, mais je t'en prie, sois encore un peu patient. Un mois plus tard, une naissance extraordinaire bouleversa la planète Terre. Une personne aux dons prophétiques sans précédent était née. La naissance de l'astrologue a eu lieu au tout début de la Renaissance, dans la ville de Saint-Remy-de-Provence, en France. C'est dans une magnifique demeure située derrière les halles, où les marchands vendaient leurs articles à la criée depuis déjà un bon moment, que les contractions ont commencé. Malgré le soin que Reynière de Nostredame avait pris en calculant la date de l'accouchement, le début du travail l'a tout de même pris par surprise. Le petit avait probablement pris une légère avance afin de naître en totale adéquation par rapport à la position optimale des planètes. La barrière de mucus remarquablement épaisse qui bloque le col de l'utérus durant la grossesse venait d'être libérée, signe indiquant que la grossesse approchait de son terme. Reynière a perdu un peu de sang et a réclamé la présence de son père, Jean de Saint Remy ; ce dernier était médecin de la Cour du Bon Roi René, l'ancien comte de Provence. La future mère était donc étendue sur le lit, en nage, lorsque son mari, Jacques, qui s'était élevé au statut de notaire public, accompagné du père de Reynière, est entré en trombe dans la pièce. Les contractions étaient à présent très rapprochées et se faisaient de plus en plus douloureuses jusqu'à ce que, atteignant leur apogée, elles cessent soudain. Le père de Reynière, soucieux, tâta le ventre de sa fille d'un geste professionnel. Soulagé, le médecin déclara que l'enfant à naître bougeait encore et que le liquide amniotique s'écoulait normalement. Les contractions revinrent à un rythme régulier et les membranes se rompirent : le travail commençait vraiment. Doucement mais sûrement, le corps de Reynière ouvrait une voie pour l'arrivée du bébé. Le col, fermé lors de la grossesse, commençait progressivement à se dilater. Le curieux petit arrivant se démenait comme si sa vie en dépendait. La phase de l'expulsion fut éprouvante et le travail n'aura pas duré moins que dix heures. Finalement, la petite tête émergea ; ses yeux, grands-ouverts, analysant déjà le monde avec circonspection. Jean et Jacques, émerveillés, se regardèrent avec une joie immense. Puis, ce furent les épaules qui apparurent, laissant ensuite place au reste du corps. - Michel ! s'exclama sa mère en accueillant fièrement son petit garçon, encore tout humide. Jean se saisit précautionneusement du bébé légèrement souillé, qui était encore attaché au cordon ombilical, et le déposa sur le ventre de sa mère. L'enfant était né coiffé (avec les membranes enveloppant la tête du nouveau-né, signe de clairvoyance). Michel de Nostredame vint au monde à midi précises le 14 décembre de l'année 1503, au son retentissant des cloches de Saint Remy. Les parents du nouveau-né étaient transportés de bonheur à la vue de leur premier enfant, qui, en tant que Catholique, promettait d'avoir un avenir sûr. Jacques et Reynière provenaient tous deux d'anciennes lignées de Juifs, mais quelques années auparavant, tous les Juifs avaient été forcés, sous menace de mort, de se convertir au Catholicisme. Toutefois, sur la table était encore posée une menora, qui symbolisait pour les Juifs la fête des lumières, Hanoucca, que l'on célébrait ce mois-ci. Ces vacances spéciales étaient l'occasion d'honorer secrètement la tradition, et Jacques lisait régulièrement le Talmud. Cette fois, il s'adressa solennellement à son fils et, entouré de toute la famille, lui raconta que le Talmud révélait le miracle de Hanoucca. Michel, délicatement emmailloté, n'était entouré que de sons rassurants et paternels. Plus tard, lorsque l'enfant commença à découvrir le monde, d'abord à quatre pattes, puis bientôt campé sur ses deux jambes, il se révéla être un petit garçon très curieux. Chaque objet qui se trouvait sur son chemin devait être soumis à une analyse minutieuse. Il s'attaquait allégrement à chaque visiteur et appréciait particulièrement de jouer avec leurs cheveux. Ses frontières s'élargirent rapidement au monde extérieur, où les enfants de son âge lui étaient inconnus. Pour lui, ces galopins qui jouaient ne faisaient que tourniquer, sans but apparent. Un jour, il réussit à éteindre un feu dans la cheminée avec de l'eau et resta assis là, face aux nuages de vapeur, fasciné. C'est lors de sa première visite au marché que son don fut mis à jour. La petite famille circulait le long des stands de marchandises et, à cause de sa petite taille, Michel s'amusait avec ce qui se cachait sous les tables en bois : abats de poissons, fruits pourris, déchets souillés et ensanglantés, sacs de jute déchirés, un occasionnel rat en train de ronger quelque chose, et un nombre incalculable de pieds traînants. Sa mère ne le quittait pas des yeux. La famille de Nostredame s'arrêta finalement à un stand de verreries et décida d'acheter quelque chose de joli pour les vacances. Lors du siècle précédent, on ne pouvait voir de verres à boire que chez les gens appartenant à l'élite de la société, mais aujourd'hui, les verres étaient produits à une plus grande échelle, ce qui les rendait plus abordables. Le marchand, entreprenant, s'empara vivement de la coupe la plus fragile et la mit entre ses dents, afin d'impressionner la jeune mère. - Vous savez Madame, la vaisselle en poterie, en bois et en fer-blanc est pratique, mais pas du tout esthétique. Par contre, la vaisselle en verre fait fureur en ce moment. Reynière l'écoutait avec bonne humeur, tout en gardant son enfant près d'elle. - Nous vendons plusieurs modèles de coupes en verre, poursuivit-il. Regardez par exemple ces magnifiques coupes à tige creuse, à la forme évasée, ou alors ces verres-calices bas, à tige haute et élégante. Derrière ces modèles, nous avons des coupes à forme cylindrique, décorées de pois. - Et ceux-là, de quel type de verres s'agit-il ? demanda-t-elle. - Ceux-là, ce sont des Berkenmeier, Madame, des verres à coupe évasée et au pied entouré d'anneaux délicatement striés. Le marchand, pressentant que la famille avait de l'argent à dépenser, se mit à sortir tous les articles de sa vitrine. Jacques manifesta sa préférence pour les modèles décorés de stries. - Les verres striés sont très appréciés, répéta promptement le vendeur, tout comme les coupes basses, les Krautstrunk et les Berkenmeier, évidemment. - à quoi servent ces stries ? s'enquit Reynière. - Les stries ou les pois permettent une meilleure prise du verre. - Et quels sont ceux que vous vendez le plus ? demanda son mari. - Les verres à boire partent plutôt bien. Mais les récipients et les accessoires de déversement, comme les bouteilles, sont très chers. Le spécialiste était apparemment la seule personne de la région qui possédait une telle collection de verrerie, et il entreprit de sortir sa plus belle bouteille. La famille était littéralement en extase devant ses produits et Jacques demanda au marchand s'il pouvait regarder la bouteille de plus près. Le petit Michel, qui avait été très sage jusqu'à présent, observait tranquillement les cartons à moitié remplis rangés sous la table. Au-dessus, Jacques se saisit maladroitement de l'œuvre d'art, qui glissa immédiatement de ses doigts. Cependant, le fracas du verre brisé auquel tout le monde s'attendait ne retentit pas, et, déconcertés, les parents baissèrent la tête. Là, leur fils avait nonchalamment rattrapé la précieuse bouteille dans sa chute. Puis, il porta le joyau miraculé à ses lèvres, avant que le marchand ne s'empresse de l'arracher de ses petites mains. Après maintes excuses, la famille, désappointée, se remit en route vers la maison, les mains vides. Une fois arrivés, le père, qui en avait été quitte pour une simple frayeur, couvrit son fils d'éloges. Ses parents confièrent l'éducation du petit à son grand-père. En compagnie de Jean l'érudit, il était entre de bonnes mains. L'ancien médecin de la Cour et astrologue enseigna non seulement les mathématiques à son petit-fils, mais aussi le grec ancien, le latin et l'hébreux, et également les bases de l'astrologie. Jean l'emmenait souvent hors du village le soir, où ils s'allongeaient dans les champs tous les deux et regardaient les étoiles. C'est là où il lui expliqua que le ciel du Nord était plus facilement observable en hiver, et le ciel du Sud, en été, et que les constellations d'hiver, telles que Canis Major et Canis Minoris, pouvaient être aisément trouvées si l'on se guidait de l'étoile Orion. - Quand je serai grand, moi aussi je serai une étoile, disait son petit-fils. - C'est drôle que tu dises ça ; justement, j'étais en train de penser à l'histoire de celui qui, un jour, fut puni et qui fut transformé en étoile. C'est l'histoire d'Orion, qui poursuivait ses sept sœurs, les Pléiades. Celles-ci se sentirent menacées par cette poursuite et ont lancé un appel à l'aide, ce qui a fait venir la déesse de la chasse à leur secours, et elle tua leur frère avec l'une de ses flèches. C'est alors qu'Orion fut envoyé au ciel et transformé en étoile. Toutefois, j'ignore si c'est possible pour les personnes faites de chair et d'os, Michel. à moins que, oui, je viens de me souvenir qu'ils en parlent dans les vieilles écritures. Alors, qui sait ? à ce propos, les Pléiades sont visibles à l'œil nu. Regarde, elles sont juste là… Et Jean tendait son bras vers le ciel sombre. - On dirait que ces étoiles-là se touchent, fit remarquer le garçon. - Oui, on dirait. Mais en réalité, elles sont très éloignées les unes des autres, répondit son grand-père. à l'arrivée du printemps, Grand-papa montra à Michel les étoiles Arcturus, Régulus et la scintillante Spica, les étoiles les plus brillantes du ciel de printemps et qui, ensemble, formaient le Triangle du Printemps. Cet été-là, les étoiles n'étaient pas vraiment visibles et ce n'est pas avant l'automne que son grand-père put lui montrer Pégase, le cheval ailé, qui est souvent difficile à trouver car il apparaît la tête en bas. C'est grâce à ces petites excursions que Michel appris à connaître les constellations, et ceci sous les réprimandes de ses parents, qui se plaignaient de voir leur fils et son grand-père rentrer si tard à la maison. Par un soir clair, alors que Jean avait de nouveau emmené son petit-fils se promener, le temps se mit à changer et s'assombrit brusquement. Aucun corps céleste n'était visible et Michel se répandit en jurons contre ces nuages sombres qui s'amoncelaient. Cette nuit-là, le petit fripon se tournait et se retournait dans son lit, lequel était séparé des autres chambres par de longs rideaux. Il était toujours en colère et déçu et ne parvenait pas à trouver le sommeil lorsque, soudain, les volets s'ouvrirent et une effroyable tornade le tira du lit. Il s'agrippa alors au rebord de la fenêtre, avec son petit corps qui se balançait dehors. Reynière, réveillée par l'instinct maternel, secoua son mari pour qu'il se lève et, tous deux, ils coururent vers l'enfant qui se trouvait en danger de mort. Ensemble, ils tirèrent le petit à l'intérieur de la chambre et fermèrent hermétiquement la fenêtre. Sans vraiment réaliser ce qui s'était passé, ils retournèrent se coucher lorsque, peu de temps après, la fenêtre s'ouvrit de nouveau. Encore une fois, un tourbillon déchaîné dirigea son énergie vers l'enfant prodige, mais ses parents furent dans la chambre en une fraction de seconde et empêchèrent la catastrophe avant que leur fils ne soit aspiré à l'extérieur. Ils condamnèrent les volets à l'aide de clous. Leur fils n'oublierait jamais la leçon. Il se promit de ne plus jamais jurer après quelque personne ou quelque objet que ce soit. Un beau jour, un message fut envoyé à la petite famille de la part de Pierre de Nostredame, le grand-père paternel de Michel. Pierre et sa femme vivaient à Grasse et invitaient la famille à venir passer quelques jours chez eux. Pierre avait également été médecin de la Cour, au service du fils du Bon Roi René. Après que son patient ait été tué à Barcelone, Pierre s'était établi dans la ville du parfum, qui était en plein essor. Jacques et Reynière acceptèrent donc l'invitation. Ils eurent beaucoup de préparatifs à faire pour le voyage, car la route jusqu'à Grasse était longue et qu'ils avaient eu quatre enfants de plus au fil des années ; tous des garçons. La famille s'agrandissait considérablement. Quelques semaines plus tard, ils étaient enfin prêts et rejoignirent la voiture qu'ils avaient louée, tirée par des chevaux. Tous grimpèrent dans la voiture : le père, la mère et trois de leurs enfants ; Jean étant resté à la maison pour s'occuper des plus petits. Après quelques jours de voyage, ils atteignirent la ville de Cannes, depuis laquelle ils empruntèrent un chemin dans les terres qui les menait à Grasse. Le paysage, qui était entouré de collines luxuriantes recouvertes d'arbres, les incita à faire un arrêt. Ils auraient mieux fait de continuer leur route, car, à peine eurent-ils posés pied à terre que le petit Hector se volatilisa et il ne fallut pas moins de trois heures pour le retrouver, caché dans la crevasse d'un rocher. Et je vous laisse deviner qui l'a retrouvé. Michel, évidemment ! Hector se fit tirer les oreilles et ils purent poursuivre leur chemin. Derrière eux, ils pouvaient de temps en temps apercevoir la mer Méditerranée. Les fleurs en éclosion étaient plutôt rares dans cette région réputée pour ses parfums. L'été touchait à sa fin et les abeilles étaient à la recherche des dernières gouttes de miel de la saison. Finalement, ils purent apercevoir Grasse, nichée contre la pente d'une montagne et encadrée de champs qui ne seraient en fleurs qu'au printemps prochain. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'opulente ville marchande, les garçons étaient très agités par tout ce qu'ils avaient sous les yeux. On pouvait voir toutes sortes de tanneries, lesquelles, leur expliqua leur père, répandaient encore récemment des odeurs nauséabondes dans toute la ville. Il leur raconta que, afin de chasser l'odeur pénétrante du cuir, les Grassois eurent l'idée de saturer le cuir d'une mixture faite de graisses animales et de fleurs. Nécessité est mère d'invention et, grâce à cette méthode, les sacs, les ceintures et les gants parfumés devinrent des articles très en vogue. La voiture bringuebalante poursuivit laborieusement son chemin, passa devant les nombreuses boutiques de cuir qui exposaient leurs marchandises et ils arrivèrent finalement à la Place aux Aires, où vivaient les grands parents. Bertrand, pris d'une brusque effervescence, ouvrit à la volée les portes de la voiture afin de sortir le plus vite possible et commença à faire l'imbécile, mais son père l'interrompit. - Pour commencer, tu vas dire bonjour à tes grands parents, jeune homme, dit-il. Pendant ce temps, Pierre, qui était arrivé à leur rencontre, commença immédiatement à s'occuper de leurs valises. Malgré son grand âge, il était très vigoureux et travaillait toujours pour la confrérie des médecins. Après avoir embrassé leur grand-père, les trois frères se mirent allégrement à brûler le pavé dans la ville certes inconnue mais ô combien séduisante. - Laisse-les s'amuser un peu, dit Reynière, lassée, à son mari, ça nous permettra de décharger nos bagages en paix. Pendant ce temps, les enfants défilaient devant les boutiques de parfums, les chaudières à savon, les distilleries et autres commerces. Grasse était une ville particulièrement éblouissante, mais également très sale, et les égouts à ciel ouvert pouvaient à peine contenir les montagnes de déchets. Malgré cela, les rues étaient parfumées d'une odeur exquise. Partout, on pouvait voir des cageots, des besaces et des ballots remplis d'eau de fleur, d'huiles, de vin, de savons à la lavande, de plantes aromatiques et de cuir parfumé. Michel, qui avait alors onze ans, se sentait plongé dans un paradis virtuel plein de délices pour les sens et tomba bientôt sous le charme d'un parfum particulier qui le conduisit dans une allée. - Où tu vas ? s'exclamèrent Bertrand et Hector avec étonnement. Mais Michel ne leur répondit pas et s'engagea dans l'étroite ruelle en direction d'une porte cintrée qui menait hors de la ville. Il s'arrêta un moment sous la voûte en pierre, puis ferma les yeux et renifla les odeurs. Ici, elles étaient à leur comble. Il huma profondément ce parfum singulier, à la fois doux et opaque. Quelques minutes plus tard, satisfait, il retrouva ses frères qui jouaient dans un parc. Les journées s'égrenèrent dans cette ville extraordinaire, jusqu'à ce que le jour que tous avaient tant attendu arrive enfin : la visite d'une parfumerie très réputée. Le grand-père connaissait bien Amalfi, la propriétaire de l'usine, qui était l'une de ses amies et qui avait promis à Pierre qu'elle permettrait à sa petite famille de visiter son établissement. Ce matin-là, ils se mêlèrent aux acheteurs potentiels qui étaient venus en masse des quatre coins de la planète et Amalfi leur offrit une visite guidée en personne. Les éminents observateurs purent voir le spectacle d'Hector fouillant dans son nez avec minutie, aussitôt réprimandé par son père. Pendant ce temps, Amalfi leur fit un exposé complet sur sa fameuse ligne de parfums. - Ces fioles azurées contiennent plusieurs variétés d'eaux de toilette et de parfums soliflores pour les femmes. Après son introduction, le groupe se dirigea d'un pas traînant vers la table suivante, tandis que Bertrand commençait à son tour à faire des bêtises et essayait d'ouvrir les fioles en cachette. - Ne touche pas à ça, Bertrand, le prévint son père. Heureusement, ce petit manège passa inaperçu vis-à-vis de Madame Amalfi, qui poursuivit : Les parfums soliflores sont des eaux parfumées composées d'un seul type de fleurs, de plantes ou de fruits. Après une énumération élaborée des différents mélanges, les invités la suivirent dans une autre pièce, où se trouvaient les ingénieux appareils. - Voici nos alambics à distillation. La méthode de distillation fut mise au point par les Arabes. Tout en écoutant attentivement, Michel et son grand-père entendirent Hector se plaindre auprès de sa mère qu'il avait besoin d'aller au petit coin. Ces jérémiades perturbèrent le récit de la propriétaire de l'usine, qui se mit à tousser frénétiquement. - D'accord, vas-y vite, mais en silence ! lui intima sa mère. - Le jasmin est une fleur qui provient de l'Inde et qui fut récemment importée à Grasse par les marins espagnols, qui passèrent par l'Afrique du Nord. Maître Gantier a réussi à s'en attribuer le monopole, continuait la dame. - On pourrait en profiter pour acheter du parfum, murmura Reynière à l'oreille de son mari. Jacques acquiesça distraitement, tout occupé qu'il était à surveiller les petits. Par chance, ils musardaient auprès de Pierre et se tenaient correctement pour le moment. Leur père parvint même à entendre la fin de l'histoire. - Lorsque je compare cette fleur au jasmin que l'on trouve à l'étranger, je remarque toujours que le jasmin Grassois a plus de relief, plus de volume. Oh, je pourrais vous en raconter tellement plus sur notre parfumerie, mais il est temps de conclure notre visite. Avez-vous des questions à poser ou des commentaires à faire ? D'une façon inattendue, Michel s'avança avec panache et demanda s'il pouvait dire quelques mots. Son père commençait à sentir venir la migraine à cause des frasques de ses cadets, tandis que Mme Amalfi, charmée par cette requête enfantine, donna son accord. Le cœur de Michel commença à s'accélérer. Le jeune prophète redressa les épaules et, avec une grande véhémence, prononça son premier oracle. - Un jour, cette parfumerie sera très célèbre, et ceci, grâce à un étudiant au nez exceptionnel. Son nom sera Montesquieu et il produira trois parfums extraordinaires. À l'apogée de sa carrière, il créera un parfum mystérieux, qu'il composera pour son propre plaisir à partir de l'odeur du corps de jeunes femmes fraîchement assassinées. Après sa mort, le succès de cette usine sera en déclin. Ceci dit, le jeune garçon revint aux côtés de ses parents avec une grande dignité. Tout le monde était abasourdi et même Amalfi ignorait comment réagir. Jacques décida de ne pas réprimander son fils, car l'enfant ne s'était pas mal conduit, à proprement parler. Personne ne fit plus jamais référence à cette sombre prophétie, dont ils ne saisissaient pas le sens précis. Légèrement embarrassé par le comportement de son étrange petit-fils, Pierre remercia la propriétaire pour cette visite fascinante et la famille rentra à la maison. Bientôt, les vacances touchèrent à leur fin. Le grand-père Jean était ravi de les voir revenir et plus spécialement à cause de Michel, avec qui il avait développé un lien très particulier. Lorsque la voiture déboucha dans leur rue, la rue des Remparts, le vieil homme et son petit-fils se cherchèrent immédiatement de vue. Hector et Bertrand, éreintés par ce long voyage, furent aussitôt mis au lit, mais Michel était encore tout excité par sa performance. Il discuta fébrilement avec son grand-père de sa prophétie singulière et de son besoin irrépressible de la divulguer. Le parfum étrange des rues de Grasse avait éveillé quelque chose en lui, lui confia-t-il. Jean l'écouta sérieusement et lui suggéra de partager avec lui toutes ses connaissances en matière d'astrologie, mais pour l'instant, Michel devait aller se coucher. Il lui fallu des heures avant de calmer son excitation et de s'endormir. Quelques mois plus tard, grand-papa trouva le moment approprié pour parfaire l'éducation de son petit-fils en astrologie. Il décida de lui expliquer tous les tenants et les aboutissants de cette science et l'emmena au grenier. Cette pièce était son domaine privé et personne n'était autorisé à y pénétrer sans y avoir été invité, et surtout pas les enfants, car il craignait qu'ils n'abîment ses instruments ou n'égarent ses documents. Assis dans son fauteuil, le grand-père expliqua à Michel qu'il avait jadis réussi à récupérer tout un ensemble d'équipement ingénieux à Paris. Ce matériel comprenait deux lentilles polies et fichées dans un conduit, à travers lesquelles on pouvait voir très loin. - Grâce à cette invention, c'est un monde totalement nouveau qui s'est ouvert à moi, dit-il, et à mon sens, tu es aujourd'hui assez grand pour entrer dans ce monde. Je présage un grand avenir pour toi. Tu possèdes des capacités mentales exceptionnelles et c'est pourquoi je vais à présent te confier tout ce que je sais à propos de l'astrologie. Jusqu'à aujourd'hui, je n'avais autorisé personne à entrer dans cette chambre sans surveillance, mais pour toi, je ferai une exception. Je te donne donc la permission d'utiliser tous mes instruments et tous mes livres lorsque tu le voudras. Son grand-père se releva et sortit un gros objet de sous une étoffe poussiéreuse. - En utilisant ces lunettes à longue-vue, tu pourras voir les planètes aussi nettement que si tu étais là-haut. Mais avant tout, je vais d'enseigner quelques rudiments théoriques, avant que vous n'explorions les cieux. Son petit-fils, les yeux écarquillés, observait avec fascination le mystérieux appareil. - L'astrologie étudie les rapports qui existent entre les événements qui se produisent dans le cosmos, sur la terre et entre les êtres humains. Mais n'avons-nous pas déjà discuté de tout ça avant ? Michel lui fit signe que non. - Ma mémoire n'est plus ce qu'elle était, mon garçon, Grâce à ces recherches, nous pouvons utiliser l'information relative à un moment précis afin de retracer tout une série d'événements qui se produiront. En d'autres mots, elles nous permettent de prédire l'avenir. Mais c'est beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît. Depuis la nuit des temps, l'homme a fini par admettre que le Soleil, la Lune et les planètes ont une influence sur notre existence ici, sur Terre. Le grand-père se leva de nouveau, ouvrit les volets du grenier et plaça les lunettes à longue-vue sur un trépied, sous la fenêtre. - Tiens, viens par ici, mets-toi juste là. Le soleil vient de se coucher et nous allons probablement pouvoir voir plusieurs planètes. Laisse-moi voir si… Ah, la voilà ! Regarde Michel, à peu près à dix centimètres au-dessus des derniers rayons du soleil : Mercure, la planète des capacités mentales et intellectuelles. Son petit-fils regarda à travers l'appareil et vit une planète rose qui scintillait. Jean poursuivit. - Comme tu le sais, la Terre tourne autour du Soleil en une année, et non le contraire, malgré ce que l'église prétend. Ils continuent aussi d'insister sur le fait que la Terre est plate et qu'on peut en tomber. Mais ce ne sont que des inepties ! Tout ce qu'ils veulent, c'est laisser leurs fidèles dans l'ignorance. - Mais est-ce que le Soleil ne produit pas aussi un cercle chaque année ? - Oui, mais pas autour de la Terre : il tourne le long de plusieurs groupes d'étoiles. L'ensemble formé par ces amas d'étoiles est appelé le Zodiaque. On y trouve les Gémeaux par exemple, ou le Bélier, le Taureau, etcetera. - Moi, je suis sagittaire. - Tu as tout à fait raison, mon bonhomme, mais cela prendra tout de même un certain temps avant que le Soleil ne passe par là, car nous ne nous trouvons pas à l'ère du sagittaire en ce moment. Le grand-père colla de nouveau son œil à l'autre extrémité de la lunette et poursuivit son histoire. - Mercure est toujours situé près du Soleil et c'est pour cette raison qu'on n'arrive pas facilement à le voir, mais ce soir, nous avons de la chance, dit-il, avant de passer l'appareil à son petit-fils. - Cette planète-là n'est pas très intéressante, commenta Michel tout en regardant à travers les lentilles. - Et bien, tu devrais voir la Lune, et Jean leva sereinement les yeux vers le corps céleste qui irradiait le ciel pur. Un amour authentique unissait le grand-père et son petit-fils, lequel était certainement dû à leur profonde ressemblance. Ils s'intéressaient tous les deux aux mêmes choses et avaient le même physique délicat. La seule différence résidait dans le fait que Michel avait toute la vie devant lui, alors que son grand-père en arrivait à son terme. - Voilà, c'est ça que tu dois voir, dit Jean en s'écartant. - Ouah ! s'exclama Michel en admirant la Lune gigantesque, parsemée de cratères, de montagnes et de crevasses. - Il y a quelqu'un qui marche dessus, grand-papa ! - Ah, ah ! C'est très drôle. Mais même si c'était possible, tu es trop éloigné pour voir de tels détails. - Non, je le vois vraiment ! insista le garçon. Il est en train de planter un drapeau avec des bandes rouges et blanches et des étoiles. Jean arbora une expression dubitative et se saisit de la lunette. Il pouvait voir sa chère Lune, bien trop éloignée pour distinguer une personne à sa surface. - Je ne vois pas ce que tu vois, Michel. - Peut être est-ce quelque chose qui se produira dans l'avenir ? - Tout est possible, mon garçon, mais je ne peux te parler que des choses que je connais. Je voulais encore t'expliquer comment on dresse un horoscope, et ils laissèrent les cieux derrière eux et s'assirent sur le lit. - Pour calculer un horoscope, il te faut un certain nombre de données précises, telles que la date, l'heure et le lieu de ta naissance ; mais la chose la plus importante est la date de naissance. Laisse-moi par exemple te montrer ton horoscope personnel. Le grand-père fouilla dans un tiroir de son bureau et en sortit un bout de papier couvert de symboles étranges. - C'est le mien ? - Laisse-moi regarder : né à Saint Remy le 12 décembre 1503… Oui, c'est bien le tien. - En fait, je suis né le quatorze. - Le quatorze ? Et bien j'ai dû me tromper sur ce qui est marqué en haut, car je vérifie toujours tout trois fois. ça doit être l'âge, et le grand-père s'excusa. Quoi qu'il en soit, tu as un horoscope très chargé, avec trois planètes extérieures : Mars, Jupiter et Saturne. À cause de cette redoutable configuration, tu auras besoin d'une discipline de fer pour juguler ton pouvoir créatif. Si tu n'y parviens pas, ce pouvoir deviendra destructeur. - Tu veux dire comme Samson, qui a fait s'effondrer tout un temple ? - Hmm, cette comparaison est assez maladroite. Quoi qu'il en soit, tu devras apprendre à canaliser ton énergie. Et n'oublie jamais que le bien et le mal se trouvent dans les mêmes proportions chez tout être humain, et Jean reporta son attention à l'horoscope. - Cette illustration-là représente les douze maisons et…, mais sa voix changea brusquement. - Je suis fatigué, souffla-t-il. Mais si tu veux en savoir plus, tout est expliqué dans ce gros volume, là-bas, et il tendit la main vers une étagère. Le grand-père s'était soudain renfermé. Plus le temps passait et plus Jean et Michel devenaient dévoués l'un envers l'autre. Ils passaient parfois la journée entière dans un vieux couvent caché à (la dernière institution où Vincent Van Gogh séjourna en 1890) quelques kilomètres au sud de Saint Remy. Ils passaient des heures à lire des bibles d'origine authentique. C'est à cette époque que Michel appris à prier le Dieu des Chrétiens tout en déchiffrant sans peine les écritures Catholiques, en dépit de ses origines juives. Après tout, raisonnait-il, il s'agissait-là du même Dieu que celui qui était décrit dans le Vieux Testament. Jean chantonnait toujours lorsqu'ils faisaient leurs prières, ou du moins, quand ils étaient seuls. Depuis le prieuré, si le temps le permettait, ils partaient s'aventurer dans les champs de lavande, où ils avaient découvert une structure mystérieuse à moitié sous-terraine, bâtie en forme de pyramide. L'érudition sans bornes de son grand-père lui permettait d'expliquer tout et n'importe quoi. - Cette construction remonte à l'époque de la Grèce antique, commentait-il tout en s'adossant au monument pour se reposer. Michel, de son côté, débordait d'énergie et partait explorer les environs tandis que Jean faisait sa petite sieste quotidienne. Un jour, le garçon revint tout excité. - Un peu plus loin, il y a tout plein de trous creusés dans une falaise, grand-papa, viens voir ! Mais Jean restait tranquillement à sa place et expliqua calmement que bien longtemps auparavant, les bergers avaient creusé ces trous afin de protéger leurs troupeaux des prédateurs. De toute évidence, il les avait déjà aperçus auparavant. Une fois, il put à peine se relever et Michel dû littéralement le traîner jusqu'à la maison. Durant l'adolescence, le jeune homme commença à s'intéresser aux filles, ce qui permit à son mentor de lui parler de l'union entre deux âmes. Il lui expliqua la façon dont les esprits masculin et féminin pouvaient fusionner, et celle dont le principe de l'union homme/femme est représenté partout dans l'univers. - Tu veux dire que parmi les planètes aussi, on trouve des mâles et des femelles ? demanda Michel. - En principe, les planètes sont féminines. C'est pourquoi on appelle notre planète la Terre-mère, répondit Jean. - Et est-ce que nous, les hommes, on a notre mot à dire dans le cosmos ? - Et bien, les étoiles sont masculines, contrairement à la poussière et à l'obscurité, qui sont féminines. Ces polarités éternelles sont à la base de l'alchimie. Le garçon passa presque toute son enfance dehors, avec son grand-père, et ses parents n'assistèrent pas vraiment au développement précoce de leur enfant. Ils n'étaient rassemblés que lors des repas. Mais le fait que les parents en l'enfant ne passèrent pas beaucoup de temps ensemble n'était pas seulement de la faute de Jean ni de Michel : Jacques travaillait au cabinet du notaire toute la journée et Reynière, en plus de s'occuper de la maison, était littéralement débordée par ses plus jeunes enfants. Antoine, qui avait déjà sept ans, représentait à lui seul une épreuve de force, à cause de sa perpétuelle désobéissance. Par ailleurs, Michel s'entendait bien avec ses petits frères, mais de là à jouer avec eux… Non, il y avait peu de risques pour que cela se produise. Les saisons passèrent paisiblement, jusqu'à ce jour malheureux où ils retrouvèrent leur grand-père bien-aimé mort de vieillesse, dans ses appartements. Michel l'avait vu se dégrader depuis quelque temps et savait que la fin approchait. Cet événement fut néanmoins très douloureux. Le jour de l'enterrement de Jean de Saint Remy, le temps était à la bruine. Dans la maison, la petite famille se relaya pour veiller le corps du défunt, jusqu'à ce que les pompes funèbres ne l'emmènent. Tous étaient présents. Le vieux Pierre et sa femme avaient fait tout le chemin depuis Grasse, ainsi que les trois sœurs et les cousins de Jean, qui venaient de la région de Marseille. L'office catholique fut donné dans l'église de Selongey. Les familles marchèrent jusqu'à l'église, où le cercueil avait été placé. Les grands-parents de Michel avançaient si lentement qu'ils eurent le temps d'observer les drôles de bâtisses flanquées de tourelles à la Place des Halles. Ils parvinrent finalement à l'église, où nombre d'amis et de connaissances s'étaient rassemblés. à l'entrée du bâtiment, un homme trapu aux cheveux rouquins bouscula accidentellement Michel. Ses souliers étaient maculés de peinture. Il ne faisait apparemment pas partie des invités, mais il souhaitait tout de même entrer dans l'église. Michel ne lui prêta pas attention et la procession funéraire commença lentement à franchir l'imposante voûte d'entrée. Une fois à l'intérieur, Jacques et Reynière furent les premiers à traverser une rangée de piliers, chronologiquement suivis par Michel et ses quatre frères. Submergée par l'émotion, Reynière essuyait de temps en temps une larme pour son père. Le public s'était assis sur les bancs en bois dans la chapelle principale, au centre de laquelle se tenait le cercueil. L'église de Selongey était composée de nombreuses chapelles, toutes éclairées par des vitraux aux pièces de verre rouge-sang. Au-dessus de leur tête se dressait la peinture d'un apôtre. Une fois le dernier visiteur installé, le Prêtre Bergé, qui portait une tunique rouge ternie, commença son sermon. Le service funéraire, comme chacun le savait, avait pour but d'atteindre la purification et le repos éternel de l'âme du défunt. - Lorsqu'une personne meurt, cela signifie qu'elle a irrévocablement fait ses adieux à ce monde. Cette personne demeurera désormais aux côtés de Dieu. Ceci ne représente pas une fin, mais un commencement. Ceux qui ont vécu dans la piété iront au paradis, et ceux qui ont vécu dans le péché iront en enfer. Le passage de la vie à la mort ne se fait pas souvent dans l'harmonie. Mais le Seigneur nous tient tous sous sa protection, parce qu'il a conscience de la complexité de notre existence et qu'il accepte chacun tel qu'il est. Puis, le Prêtre feuilleta maladroitement sa Bible derrière son lutrin et commença à lire un fastidieux passage en latin. Michel regarda autour de lui et reconnu les fonts baptismaux métalliques, ce fameux clocher posé à l'envers dans lequel l'un de ses amis avait failli se noyer. Partout, des bougies étaient allumées ; il y en avait tellement que même la tombe du fondateur de l'église dans la première chapelle était éclairée. Son portrait était gravé à l'entrée. Longtemps auparavant, Jean avait essayé d'intéresser son petit-fils à l'art et à la culture et ils avaient souvent visité l'église de Selongey. Michel connaissait plutôt bien l'intérieur du bâtiment, et il aurait préféré admirer les décors muraux au lieu d'avoir à écouter le son monocorde de la voix du Prêtre. Ou bien la voûte blindée dans la sacristie… Mais bien sûr, il ne pouvait pas. Bien qu'il soit certain que cela n'aurait pas embêté son grand-père. La vie passe avant la mort, disait-il toujours. Finalement, le servant de Dieu rendit hommage au défunt et demanda l'aumône en français usuel, et les visiteurs se levèrent de nouveau. Michel vit le carillonneur, qui était dur d'oreille, se lever. Il trépignait d'impatience de mettre en branle les quarante-huit cloches de l'église et il commença à gravir l'escalier de la tourelle. Pendant ce temps, le Prêtre aspergeait le corps avec de l'eau bénite et l'embaumait avec de l'encens. Ce rituel était destiné à sanctifier le corps du défunt avant de l'envoyer à Dieu. L'acolyte récita encore quelques prières pour le pardon des péchés de Jean. Après les hymnes, le prêtre et ses aides sortirent de l'église à grand pas, suivis par les porteurs de cercueil. Tout le monde se rassembla et leur emboîtèrent le pas. Les cloches de l'église retentirent tandis que tous s'acheminaient en silence vers le cimetière. Les membres de la famille, les amis et d'autres curieux qui s'étaient joints à la foule se regroupèrent autour de la tombe qui avait été préparée et les porteurs déposèrent précautionneusement le cercueil à l'intérieur. Reynière posa rapidement quelques fleurs sur le couvercle avant que le prêtre, qui se tenait à la tête du cercueil, ne bénisse silencieusement la tombe et ne prononce un Notre Père . Avant la fin de la prière, il jeta une poignée de terre sur le cercueil en récitant : Car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. Puis, tous firent leurs adieux à cet homme jovial qu'était Jean, en jetant chacun son tour un petit tas de terre sur le cercueil et Michel regarda son cher ami disparaître progressivement. Enfin, Jacques remercia tous le monde pour leur compassion et la famille rentra tristement à la maison. Après la période de deuil, Michel et sa mère montèrent ensemble au grenier, à l'endroit révéré où le grand-père avait établi son refuge. Le cœur encore lourd, Reynière ouvrit les volets pour laisser la lumière pénétrer dans la pièce, puis ils dressèrent l'inventaire des lieux. Assiégé par les souvenirs, Michel, déprimé, se tint pendant un moment à la fenêtre, les yeux dans le vague. - Le grenier a l'air tellement vide et triste maintenant, murmura-t-il, au moment où sa mère fut appelée en bas par un de ses enfants. - Je reviens tout de suite, Michel, et elle le laissa là-haut, tout seul. Depuis la fenêtre du grenier, on avait une belle vue du village. Michel découvrit une nouvelle bâtisse à quelques mètres d'ici, qu'il n'avait jamais remarquée. L'une de ses fenêtres était ouverte. Elle était vitrée, ce qui était sans précédent, mais il était bien trop éloigné pour pouvoir voir correctement. Ah, je sais, je peux utiliser la lunette à longue-vue de grand-papa, réalisa-t-il soudain, et bientôt, il put observer chaque détail de la nouvelle maison. Puis, le jeune garçon ne put résister à la tentation de jeter un œil à l'intérieur. Il y vit un homme de grande taille aux cheveux bruns, courts, qui était en train de travailler avec passion devant un chevalet de peinture. Quel était l'intérêt de peindre des tournesols ? se demanda Michel, incrédule. L'inconnu faisait face à une toile et plongeait fréquemment son pinceau dans la peinture. À un moment donné, il se saisit d'un autre pinceau destiné aux motifs plus fins et observa de nouveau les véritables tournesols, qui avaient été nonchalamment étalés sur une table. Tout à coup, l'artiste se sentit observé et se retourna en sursaut. Le jeune voyeur, totalement déconcerté, se sentit pris la main dans le sac, en dépit du fait qu'il était tout bonnement impossible, lui semblait-il, que l'autre l'ait vu. Cependant, tout semblait indiquer que l'étranger était en train de le dévisager, avec une expression toutefois amicale. C'est seulement à cet instant que Michel se rendit compte qu'il s'agissait là d'un nouvel aperçu du futur. Puis, l'autre monde s'évapora instantanément. La maison avait totalement disparu. Dommage. Je n'ai plus personne avec qui partager ma rêverie, pensa-t-il tristement. Chapitre 2 Quelques mois plus tard, Michel, qui avait déjà fêté ses seize ans, partit à Avignon pour étudier l'astrologie. C'est avec une certaine réticence que ses parents lui avaient donné leur permission de choisir cette voie inhabituelle pour ses études universitaires. Avignon n'était qu'à une trentaine de kilomètres de Saint Rémy, ce qui lui permettrait de revenir souvent pour voir ses parents et ses frères. C'était une ville très importante, du fait qu'elle abritait le fameux Palace papal. Depuis l'année 1304, les Papes français s'étaient succédés et avaient tous élu résidence à Avignon, car à Rome, leurs chances de survie étaient minces. Dès lors, la ville française et ses environs avaient constitué la propriété du Pape. Jacques avait entendu dire par un client que Mme Plombier, dont le mari avait été emporté par la peste six mois auparavant, allait emménager à Avignon avec ses filles, pour aller vivre chez des parents. Michel pourrait faire le trajet en leur compagnie, à la condition qu'il aide la veuve à déménager. Cet arrangement convenant parfaitement au jeune homme, ils fixèrent une date. Mme Plombier avait passé toute la semaine à nettoyer la maison et toutes ses valises étaient prêtes ; elle n'attendait plus que l'arrivée de son jeune compagnon de voyage. Le jour du départ, Michel frappa à sa porte et commença à charger la vieille charrette bancale, en suivant ses instructions. Les voisins leur ayant prêté main forte, la petite troupe fut rapidement parée à partir. Madame pris place au siège du conducteur et, avec ses deux filles, ils passèrent par la rue des Remparts afin que leur compagnon puisse dire au-revoir à sa famille. Ils attendaient tous avec anxiété que la veuve, qui n'était pas vraiment habituée à la conduite, réussisse à immobiliser les chevaux. Michel sauta de la charrette et embrassa son père et sa mère, qui avait l'air très triste. - On dirait que les adieux sont devenus monnaie courante, se lamenta Reynière, tandis que les larmes ruisselaient le long de son beau visage. - Je reviendrai très bientôt vous voir, lui promit son fils. - Tu as plutôt intérêt, répondit son père en l'étreignant. Puis, le futur étudiant dit encore au-revoir à ses frères et il fut temps de partir. Tout le monde agita la main en signe d'adieu jusqu'à ce que le cheval et la charrette soient hors de vue. Quelques kilomètres après Saint Rémy, la pluie commença à tomber. Il pleuvait à verse et le ciel s'assombrit à une vitesse effrayante. Heureusement, la conductrice était équipée pour la pluie, et, grâce à l'aide de Michel, ils purent couvrir la charrette d'une toile. Lorsque les éclairs apparurent, les chevaux commencèrent à s'agiter et devinrent difficiles à maîtriser. Les fillettes, âgées de cinq et sept ans, s'étaient enfouies tout au fond de la toile. Bientôt, le chemin devint pratiquement impraticable à cause des énormes trombes d'eau, et les choses s'annonçaient plutôt mal pour eux. Une fois parvenus à la moitié de leur trajet, ils furent terrifiés en apercevant des incendies qui flambaient de chaque côté de la route. Des corps étaient en train de brûler. La peste, le plus grand fléau de toute l'histoire de l'humanité, ravageait toute l'Europe, et, de toute évidence, cette horrible maladie avait encore fait des victimes. Madame savait bien à quoi ces feux étaient dus. Son mari avait lui-même été incinéré peu de temps auparavant afin d'éviter toute propagation de la maladie. Cependant, elle ne se laissa pas troubler et continua courageusement de conduire. Soudain, ils perçurent des cris de détresse au loin. Ils décidèrent de poursuivre leur route sans s'en occuper. La pluie continuait à tomber à torrents et, afin d'empirer les choses, un vent cinglant se mit à mugir. Le cheval pouvait à peine tirer la charrette et s'empêtrait les sabots dans la boue. Il commençait à se fatiguer, et chaque mètre supplémentaire représentait à présent une victoire. Progressivement, un violent orage se déclara, faisant voltiger des branches et des arbustes sur la route. - Sacré nom ! entendaient-ils Madame jurer de temps à autre. Ils durent s'arrêter plusieurs fois, pour que Michel désencombre la route. Après de nombreuses heures passées dans ces conditions infernales, ils atteignirent enfin la cité papale. Ereintés et trempés jusqu'aux os, il ne leur restait plus qu'un obstacle à franchir : la traversée du Rhône. Accompagnés par un fort vent de tête, ils arrivèrent au fameux pont d'Avignon. Jusqu'à présent, Mme Plombier et son compagnon de route s'étaient relayés pour conduire, mais une fois parvenus au pont, où le vent était d'une puissance redoutable, la veuve préféra garder elle-même le contrôle des rênes. Elle s'apprêtait à encourager les chevaux à franchir le fleuve lorsque, soudain, Michel s'écria Stop ! Elle tira immédiatement les rênes à elle, ce qui arracha un hennissement du cheval et immobilisa la charrette. La plus jeune des fillettes commença alors à pleurer et sa sœur tenta de la réconforter. - Qu'est-ce qu'il se passe, bon sang ? demanda leur mère, étonnée. Michel ne pipa mot, sauta de la charrette et atterrit dans la boue. Puis, bravant l'orage, il avança péniblement jusqu'au pont, son long manteau claquant dans le vent. Lorsqu'il arriva à la bordure en pierres, il fit une brève halte, les yeux sur la route. Puis, il se concentra sur la houle bouillonnante du fleuve, qui affluait le long des pilotis, et revint sur ses pas. - Mais qu'est-ce que vous faites ? cria Mme Plombier. - Il faut décharger la charrette, répondit-il, sa voix à peine audible dans le mugissement du vent. - Vous avez perdu la tête ? Michel se hissa sur le siège du conducteur et s'expliqua. - Le pont est sur le point de s'effondrer ! - Vous racontez n'importe-quoi, cela fait des années et des années qu'il tient ! lui répondit-elle avec humeur. L'étudiant sauta de la charrette, s'assit dans la boue, et croisa fermement les bras, par protestation. Après un bref instant de réflexion, elle résolut finalement de lui obéir. - Comme vous voudrez, du moment que c'est vous qui vous en chargez…, répondit-elle, après quoi le jeune homme commença aussitôt à traîner les valises jusqu'à l'autre rive. Pendant ce temps-là, la veuve alla chercher ses filles sous la toile et elles suivirent leur étrange compagnon de voyage en se serrant les unes aux autres. De l'autre côté du fleuve, la petite famille trouva refuge à proximité d'une falaise, tandis que Michel retournait à la charrette. Puis, lorsqu'après un tel labeur il eût amené tous les bagages de l'autre côté, il accrocha une longue corde au cheval et le tira le long du pont. Des nuages menaçants couraient au-dessus de leur tête, et le cheval refusait d'avancer. Michel le fit aller de l'avant en le tirant par des mouvements secs et fermes. Avec hésitation, le cheval, effrayé, fit un pas et la charrette commença à se mettre en branle. Ils approchèrent du vieux pont, qui semblait pouvoir tenir le coup et paraissait malgré tout en assez bon état, et l'étudiant tira le cheval et la charrette de l'autre côté. En voyant que la traversée s'était déroulée sans accroc, la veuve fit la grimace et refusa de lui adresser la parole. On chargea à nouveau la charrette et on se remit en route. Ils finirent par atteindre la grande ville. Ils arrivèrent juste avant le coucher du soleil et, peu après, ils étaient enfin en sécurité, assis bien au chaud devant un feu crépitant en compagnie de la famille Plombier. Après un bon repas et une nuit de repos, leurs chemins se séparèrent. Le jeune homme remercia chaleureusement la famille pour son hospitalité et, les bras chargés de bagages, commença sa route vers l'université. Au centre-ville, le service municipal était en train d'annoncer les dernières nouvelles, et l'étudiant se mêla à la foule qui s'était rassemblée à proximité. Ménageant son effet, l'annonceur déroula un parchemin. - Le pont d'Avignon s'est effondré, commença-t-il. Sept personnes ont trouvé la mort cette nuit. Le pont s'était déjà effondré en 1226, et comme nous pouvons le remarquer, le Seigneur ne veut pas de ce pont ici. C'est à tort que son constructeur, Bénézet, a été, il y a bien longtemps, proclamé Saint. La place était à présent complètement submergée par les badauds, et la plupart d'entre eux bouchaient la vue de Michel, mais il en avait assez entendu et, tranquillement, il s'éloigna. C'est dans une ambiance lourde que baignait la ville d'Avignon, dont l'histoire avait débuté vers la falaise, près du fleuve. La ville, qui avait constitué le cœur d'une tribu celtique, avait horreur des visiteurs. Le grand-père de Michel avait l'habitude de décrire le caractère jadis impitoyable des Avignonnais. à Paris, on raconte que si l'on va à Avignon, on risque bien de se faire planter un couteau dans le cœur, avait-il dit. Avignon était située sur la fameuse Via Agrippa, la route principale qui reliait Cologne, Lyon et Arles. Arrivé au Parc des Papes, Michel s'installa sur un banc pour calmer ses esprits. Il se concentra sur les vieux chênes qui faisaient face à l'université, avant d'oser s'aventurer dans les murs de ses bâtiments. Dernièrement, le jeune homme avait été la proie de nombreux rêves, et il avait souvent du mal à les dissocier de la réalité. Il aurait à développer une méthode afin de mettre de l'ordre dans son esprit. Ses études en astrologie l'aideraient peut être à résoudre ce problème. Après ce petit moment de répit quelque peu nombriliste, il alla à la rencontre de ses professeurs et, sur leurs conseils, il partit habiter dans une petite chambre dans la rue St Agricol, située tout près de là. À partir de ce jour, il fit le trajet jusqu'à l'université tous les jours, en passant par le centre de la ville. Il avait pu se faire une idée assez fiable de la topographie des lieux depuis le Rocher des Doms, cette fameuse falaise qui surplombait toute la région et depuis laquelle il était facile d'étudier la ville. Michel préférait généralement se balader le long des grands boulevards, qui lui permettaient de mieux réviser ses cours. Il s'entendait bien avec les autres étudiants, bien qu'ils soient souvent jaloux de l'intelligence exceptionnelle du jeune homme. Pendant les premiers mois, l'école ésotérique lui enseigna beaucoup de choses très intéressantes. Il apprit par exemple que l'être humain possédait plusieurs corps, qui étaient au nombre de sept : les corps physique, vital, astral et mental, et, à un niveau plus élevé, les corps causal, bouddhique et atmique. On lui expliqua que ceux-ci représentaient sept plans de conscience, et qu'ils s'appliquaient également aux planètes et aux étoiles. L'ensemble des ces corps sont connectés les uns aux autres et cohabitent dans chaque individu, du moins sous leur forme latente. Le corps matériel visible est le plus primitif de tous. Le corps vital permet de maintenir l'ensemble et de fournir l'énergie requise. Le corps astral est lié aux émotions, et se révèle surtout dans le monde des rêves. Le corps mental représente la pensée, et le corps causal ne se développe que lorsque la pensée est entrée au plus profond de la loi de cause à effet. Le plan bouddhique est appréhendé comme correspondant à l'état d'une personne parfaitement éveillée et le plan atmique représente le souffle de la vie, une condition que l'on retrouve lorsqu'une personne ne fait plus qu'Un avec Tout-ce-qui-est, faisant disparaître tout aspect individuel. Cette théorie était passionnante, mais n'était étayée par aucun exemple pratique. Un jour, l'étudiant acharné de première année se rendit à la Place de l'horloge aux alentours de cinq heures du matin afin de faire ses exercices. Le parc était encore d'une propreté impeccable à cette heure avancée de la journée, et il n'y avait personne à la ronde pour venir le perturber. Une fois qu'il eu terminé ses exercices, de bonne humeur, il marcha dans les rues et avait franchi les limites de la ville lorsqu'il croisa plusieurs voitures remplies de soldats. C'était là une escale bien singulière, car un certain nombre d'hommes robustes commencèrent à remplacer leurs chevaux fatigués par de nouvelles montures en toute hâte. En outre, Michel put voir, assis dans l'une des voitures, un petit homme bedonnant décoré de nombreux écussons et étroitement coincé entre deux soldats à l'air gaillard. Le bonhomme devait avoir commis un crime, compris l'étudiant. Le convoi était certainement arrivé à une heure si matinale afin de ne pas attirer l'attention. L'échange de montures et le chargement des provisions pris un certain temps, pendant lequel Michel observa le prisonnier avec fascination. Cet homme devait avoir la folie des grandeurs ; il se donnait des airs d'empereur. Puis soudain, ce fut l'agitation. Des hordes d'Avignonnais se précipitèrent de la Porte St-Lazare et se dirigèrent vers les voitures, en revendiquant leur vengeance à l'encontre du petit caporal corse . Le soldat de ville tenta de prendre le contrôle de l'émeute, mais il n'y avait manifestement pas moyen de contenir ces citoyens enragés, qui se mirent bientôt à encercler la voiture du milieu. Ils insultaient le prisonnier de tous les noms d'oiseaux qu'ils connaissaient. D'autres insurgés lui jetaient des pavés ou le menaçaient de leur épée. Quelques minutes plus tard, quelques hommes se jetèrent sur la voiture, grimpèrent à l'intérieur et commencèrent à lui arracher ses écussons d'honneur. Un officier qui était arrivé en courant réussit à calmer les esprits échauffés, à la suite de quoi les derniers chevaux furent rapidement attelés. La voiture où était assis le petit caporal parvint à s'échapper de l'assaut, après qu'un soldat ait réussit à dégager les roues de quelques fanatiques. Les autres voitures, qui avaient été épargnées par l'échauffourée, furent à même de reprendre la route sans interruption. L'étudiant était resté un bon moment au même endroit, réfléchissant aux événements. - Hey, ducon, tu vas prendre racine ou quoi ? s'entendit-il soudain invectiver par un ouvrier. - N'avez-vous pas vu l'émeute qui vient d'avoir lieu à l'instant ? demanda Michel. - Tout ce que je vois, c'est un étranger, et on les aime pas trop par ici, et il poursuivit sa route, poussant sa barrique. C'était là la bonne vieille mentalité d'Avignon. Et l'étrange émeute (1814, suite à son détrônement, l’empereur Napoléon Bonaparte échappa à la lapidation à Avignon) se révéla n'être rien de plus qu'une hallucination. Après le premier trimestre, les enseignants ne tarissaient pas d'éloges sur le jeune de Nostredame. Très flatté, Michel était malgré tout conscient qu'il n'apprenait pas grand-chose de leur part. Son grand-père lui avait déjà enseigné tellement de choses à propos de l'astrologie qu'il était impossible pour ses professeurs de lui apprendre quoi que ce soit qu'il ne savait pas déjà. Déçu, l'étudiant ne s'attendait donc pas à ce qu'ils enrichissent davantage ses connaissances. Heureusement, il pouvait disposer d'une bibliothèque à trois étages, plus belle qu'il n'eût jamais imaginé. Il adorait passer son temps en ses murs, à étudier les textes anciens. Ses professeurs chargèrent le bibliothécaire, M. Grimbert, qui, par le fait d'une maladie encore méconnue, était toujours agité de tremblements, d'établir une liste d'ouvrages pour l'étudiant. M. Grimbert avait disposé les recueils dans une partie séparée de la bibliothèque, afin que le jeune homme puisse les consulter sans être dérangé. Michel dévora la pile de documents en très peu de temps. A part les quelques travaux rédigés par son grand-père, le seul livre qu'il avait étudié en détails était la Bible, et il était ravi de pouvoir nourrir son esprit avec d'autres lectures. Au bout du compte, il n'y avait qu'un seul manuscrit qui l'inspirait réellement : un essai d'alchimie. Cette réalité semble relever du cliché, mais rares sont ceux qui, en entendant le mot alchimie, ne se sont jamais représenté un vieux magicien à la barbe foisonnante se livrant à d'étranges expériences, dans le confinement d'un laboratoire archaïque et plein de poussière. L'ouvrage bouleversait toutes ses idées préconçues et il désirait pénétrer au plus profond du sujet. Le manuscrit en question expliquait que l'alchimie avait été introduite en Espagne par les Arabes après les Croisades, et Michel passa des journées entières à explorer la section relative à l'Espagne. Lors de ses recherches, il tomba sur un article accrocheur, composé par Artéphius au douzième siècle, et intitulé De l'art de prolonger la vie humaine. L'article espagnol était rédigé en latin, auquel il était accoutumé. Curieux, il commença à le lire. Et moi même Artéphius, j'ai eu appris tout l'art dans les livres du véritable Hermès. J'ai vu, par l'espace de ma longue existence, que d'autres cherchaient à parfaire l'alchimie, mais j'ai résolu de ne pas écrire quoi que ce soit qui puisse rendre les Lois plus accessibles à une plus vaste audience, parce que cela se révèle toujours par Dieu, ou par un maître. Il est par conséquent fort utile de lire mon livre, pourvu qu'on n'ait la cervelle trop dure, et qu'on ait un peu d'expérience. J'ai été aussi comme les autres : envieux. Je suis aujourd'hui en vie depuis l'espace de mil ans, uniquement par la grâce de Dieu Tout puissant. Cet homme est aussi vieux que Mathusalem ! songea Michel avec excitation. Il était déterminé à lire ces deux ouvrages, mais malgré tout le zèle qu'il mit dans ses recherches, il ne les trouva pas. Le recueil rédigé par Hermès n'existait probablement pas, pensa-t-il, et il se consola en dévorant tous les écrits d'alchimie qu'il pouvait se procurer. Dans l'un des ouvrages, il pu lire que le métal pouvait être changé en or grâce à l'utilisation d'un objet mystique, la fameuse Pierre Philosophale . Pendant des siècles on avait cherché cette pierre, mais personne n'a jamais pu mettre la main dessus et, au treizième siècle, la plupart des alchimistes avaient renoncé à la trouver. Un autre manuscrit disait que l'alchimie pouvait avoir des effets médicaux. Si un individu ingérait des proportions très précises de sel, de soufre et de mercure, la personne concernée verrait sa santé s'améliorer positivement. Les philosophes grecs Thalès et Aristote pensaient que la terre, l'eau, l'air et le feu constituaient les éléments de base à partir desquels il était possible de créer toute substance matérielle. Un autre essai parlait d'un cinquième élément de base : l'essence. Mais Michel en avait assez lu jusqu'à présent, et il rangea les livres. - Merci pour votre aide, M. Grimbert, à demain. Une nouvelle journée s'était écoulée, et l'étudiant harassé retourna dans sa chambre austère, dans la rue St Agricol. Après avoir cuisiné et mangé une bouillie chaude, il réfléchit de nouveau à l'œuvre d'Hermès, mais sans résultat, puis, il tourna sa pensée vers la Pierre Philosophale, mais le sommeil le pris par surprise. Cette nuit-là, tous ses désirs furent assouvis. L'esprit chercheur fut touché par quelque chose de magnifique et de puissant et, pris d'un frisson, il se dressa dans son lit. - Michel de Nostredame, je suis celui que tu cherches. Je suis Hermès, le fils de Zeus et de Maïa, la fille d'Atlas, l'un des Titans. En face de lui se tenait un être rayonnant, puissant et athlétique, coiffé d'un chapeau ailé et portant un bâton doré autour duquel s'enroulaient des serpents. Hermès poursuivit : Je dirige les trois mondes. Je suis né dans une grotte, à Arcadie. Je suis le plus rapide de tous les dieux et le dieu des voleurs. Les égyptiens m'appelaient Toth. Les Romains m'appellent Mercure. Je suis Hermès Trismégiste de la Genèse. Je suis l'Espoir des pierres, la Pierre Philosophale et la Tablette d'Emeraude . Mon frère matériel, ton destin a été fixé. Tu joueras un rôle dans la tragédie cosmique qui se produira sur terre lors du prochain millénaire. Mais pour l'instant, jusqu'à ce que la Lune parvienne à maturité, tu prendras une autre direction afin de permettre à tes connaissances latentes d'être mises en éveil par la Mort Noire. Hermès s'évapora aussi rapidement qu'il était apparu, en laissant derrière lui un vide immense. Michel, ne pouvant supporter cette rencontre surnaturelle intense, s'évanouit. Ce ne fut que l'après-midi suivant qu'il se réveilla. Il se sentait très mal, mais se leva tout de même et, en trébuchant, rassembla ses affaires de cours afin de retourner étudier. Mais il était trop tard pour se rendre à l'université et, troublé, il se rassit sur son lit. - Je me sens tellement mal en point, grommela-t-il. Avec une grande difficulté, il tenta de se remémorer le message d'Hermès, mais il lui fut impossible de l'assimiler complètement. Pendant ce temps, son père - mû par d'autres forces supérieures - se trouvait à Saint Rémy, en train de se faire du souci par rapport à la formation plus qu'abstraite qu'avait choisie son fils. Bien que l'astrologie fût devenue une science reconnue, elle ne permettait pas de faire grand chose. Il en discuta avec Reynière, qui avait tout d'abord soutenu le choix de Michel. Mais Jacques ne cessait d'insister sur le fait que cette carrière n'aurait aucun avenir, et elle finit par admettre que les désavantages de ce choix l'emportaient sur ses avantages. Ils écrivirent une lettre à leur fils, dans laquelle ils exprimèrent leurs préoccupations et suggérèrent que Michel s'oriente dans le domaine de la médecine ; après tout, ses deux grands-pères avaient été médecins. Michel reçu leur courrier le lendemain et pris connaissance de leur conseil de changer le cours de ses études. Il fut agréablement surpris et pensa à Hermès, qui lui avait annoncé ce changement d'orientation. Ainsi, la médecine est mon destin, conclut-il. Le jour suivant, il alla précautionneusement à la rencontre de ses professeurs, car il ne désirait les discréditer en aucune façon. Lors de la discussion, il s'avéra que ces derniers comprenaient les arguments de ses parents, et Michel tourna donc le dos à ses études à Avignon sans aucun ressentiment. Après un bref séjour dans sa famille, il partit pour une nouvelle université, à Montpellier. - Bienvenue, M. de Nostredame, l'accueillit aimablement la concierge à sa venue. Je vais vous emmener tout de suite à la salle de conférences, car vous êtes le dernier à arriver, et la femme replète se leva péniblement de son tabouret et lui indiqua le chemin. Ils marchèrent le long du couloir principal et bifurquèrent à l'angle, au bout du corridor. - La conférence va bientôt commencer, et elle sera donnée par Dr Hache, l'informa-t-elle. La femme l'emmena dans le fond de la salle, où elle lui indiqua une place libre vers une table située à côté d'un jeune homme aux yeux extraordinairement vifs. Le professeur Hache, contrairement à la concierge, ne pris pas la peine d'accueillir ses étudiants, et commença sa conférence sans attendre. - Il y a des milliers d'années, les premiers docteurs essayaient de soigner leurs patients en leur perçant un trou dans la tête, dit-il. François, la personne assise à côté de Michel, pointa un index contre sa tempe avec un air dédaigneux. - Plus précisément, c'est de là que provient ce geste, fit remarquer Dr Hache, qui avait relevé la mimique. Mais ce n'était pas une idée si incongrue, car, de cette façon, ils comptaient permettre aux mauvais esprits, à qui ils imputaient les causes de la maladie, de s'échapper du corps. Ce procédé était d'ailleurs qualifié de trépanation. Un étudiant de Toulouse leva la main. - Vous serez libres de poser toutes vos questions à la fin de mon cours, dit le professeur, avant de poursuivre. Plus tard, à l'époque de la Grèce antique, une personne malade se rendait à un temple et pratiquait des sacrifices sur les animaux à Esculapes, le dieu de la guérison. Par la suite, le patient buvait de l'eau curative, dans laquelle il se baignait également, et suivait ensuite un régime très strict. Le même étudiant leva la main. - Qu'est-ce-que je viens de dire ? répondit le professeur. - J'essaie seulement de faire s'échapper le mauvais esprit de mon bras, répliqua l'étudiant, essayant d'être drôle. - Sortez, s'il vous plaît ! riposta le professeur, avec une voix étonnamment stricte. L'étudiant se leva, déconfit, et quitta la pièce. - Les blagues idiotes ne sont pas tolérées dans cette salle, puis le professeur poursuivit son discours. - En 400 avant Jésus-Christ, Hippocrate, le médecin grec, pose les fondations de notre science médicale contemporaine. D'après lui, la maladie n'est pas causée par la sorcellerie, mais par la nature, et elle ne peut être soignée que par elle. à présent, ses yeux ne lâchaient plus les premières rangées, et personne n'osait plus faire le moindre bruit. - Environ deux siècles après Jésus-Christ, Claude Galien, un médecin grec lui aussi, nous apprend que le corps humain contient quatre types de fluides, ou d'humeurs : le sang, le flegme, la bile jaune et la bile noire, et qu'ils doivent tous être en équilibre les uns par rapport aux autres. Voilà pour l'introduction. à présent, vous pouvez poser vos questions, mais brièvement, je vous prie. Les étudiants hésitèrent quelques instants. - Est-ce-que les femmes ont la même quantité de sang, de flegme et de bile que les hommes ? demanda quelqu'un. - Nous n'en sommes pas tout à fait sûrs, mais lorsque ces humeurs se trouvent en déséquilibre, les hommes comme les femmes tombent malades, répondit-il. - En tout cas, ma mère vomit pas mal de bile, commenta un étudiant basque. - Alors, elle doit être malade, avança le professeur. - Pas vraiment, elle a l'air plus fringante qu'un passereau au printemps. - De toute façon, je ne peux pas établir de diagnostic à distance. Heureusement, on a fait beaucoup de progrès depuis Galien, et nous menons des recherches scientifiques en ouvrant des corps humains, entre autres. Donc, si votre mère n'habite pas trop loin… Le visage du basque blêmit brusquement à l'écoute de la suggestion apparemment sérieuse du professeur. - Vous voulez dire que vous ouvrez aussi des personnes vivantes ? demanda-t-il. - Bien sûr, mais cela n'arrive que très rarement. A la base, nous n'étudions que les cadavres et nous en dressons des croquis élaborés. Ces études nous ont permis de réaliser des avancées remarquables et également de pouvoir soigner beaucoup de gens des maladies actuelles. - Quelles méthodes appliquez-vous aujourd'hui pour soigner les maladies ? demanda Michel. - L'administration de médicaments, par exemple, que l'on réduit sous forme liquide, de poudre ou de comprimés, répondit le conférencier. Malheureusement, il y a beaucoup de charlatans, d'herboristes ou de sorciers qui se prétendent pharmaciens. Une autre méthode très efficace est la phlébotomie ou la saignée, qui permet à la maladie de s'écouler du corps : c'est là ma spécialité. La séance réservée aux questions prit fin, laissant place à la pause de l'après-midi. Après celle-ci, Dr Hache poursuivit sa conférence sans interruption jusqu'au coucher du soleil. Dans la soirée, après un dîner bon marché pris à la cafétéria, Michel et ses camarades de classe quittèrent le bâtiment universitaire pour se rendre chez eux. - Tu as envie d'une petite ballade en ville ? fut apostrophé Michel par quelqu'un qui l'avait rattrapé jusqu'à l'église Notre-Dame des Tables. C'était François Rabelais, l'étudiant aux yeux vifs qui était assis à côté de lui en classe. Cela lui parût une bonne idée, et ils marchèrent à travers la ville et devinrent rapidement amis. François se révéla être un conteur d'histoire hors-pair, avec le cœur sur la main. Partout où ils allaient, il nommait chaque chose d'une façon si sincère et inhabituelle que beaucoup auraient rougi rien qu'en l'écoutant. Le jeune rebelle n'éprouvait littéralement aucun scrupule à aborder tous les thèmes : il pouvait tout aussi bien discuter d'un sujet hérétique, que d'émotions douloureuses ou de certaines parties du corps que les gens évitaient généralement de mentionner. Lorsqu'il trouvait que Michel prenait les choses trop au sérieux, il agissait soudain comme un petit enfant ou devenait subitement obscène. François, de son côté, était fortement impressionné par l'immense quantité de connaissances de Michel. L'étudiant de Saint Rémy lui semblait être une encyclopédie ambulante. Dans un bar, Michel lui confia tout à propos de ses origines juives, de son éducation dispensée par son grand-père et, finalement, de l'interruption de ses études à Avignon. - Alors on est dans le même bateau tous les deux, dit François. - Quel bateau ? demanda son camarade, surpris. - Et bien, les Juifs et les Cathares sont les uns comme les autres considérés comme des menaces à la religion catholique. Tu es Juif, et je suis cathare. - Comment tu peux être cathare ? Les Cathares étaient les derniers gnostiques. - Ah, évidemment, sa majesté sait tout, plaisanta François. Nous autres, les vrais Chrétiens, ne pratiquons plus notre religion en public, mais en cachette. A Montpellier, nous sommes plutôt nombreux à être croyants. Mon père tient un restaurant par là-bas, et nous y donnons des réunions de temps en temps, en secret, bien sûr. Je t'emmènerai une fois, si tu veux. - Ça m'a l'air intéressant. Je serais curieux de savoir ce que vous priez. Les gnostiques avaient un raisonnement très pointu, notamment grâce à leur étude approfondie de la Bible latine. - C'est vrai, et c'est aussi la raison pour laquelle les dirigeants catholiques nous détestent autant, ajouta le cathare. - Est-ce là la seule raison pour laquelle votre religion est interdite ? - Non : nous sommes des individualistes, et nos Livres Sacrés ont directement été traduits à partir de l'évangile. Les fondations de l'église, d'un autre côté, sont basées sur le pouvoir, et leur message porte sur le péché originel. - Oh, mais les papes, les évêques et les prêtres interprètent souvent la Bible pour servir leurs propres intérêts, mais au bout du compte, on croit tous en la même chose, déclara Michel, révélant son opinion, malgré le fait que Rabelais eût jeté un doute sur ses réflexions. - Nous avons nos propres lois et nous ne croyons pas qu'un être unique ait créé le Bien d'un côté, et le Mal de l'autre, contrairement aux Catholiques. En plus, nous sommes en faveur de la liberté individuelle, de l'égalité des femmes et contre toute forme de violence. Pas eux ! - Je parlais de la Bible grecque originale, précisa Michel. Dans cet ouvrage, ces notions ne sont pas réfutées. - Hmm, peut être. Je ne suis pas aussi érudit que toi. Après le cours d'introduction à l'université de médecine, les deux amis passèrent facilement au niveau supérieur. La classe s'était alors réduite à trente étudiants et ils se préparaient aujourd'hui à passer leur première expérience pratique. Professeur Hache se tenait sur sa plateforme et se tordait les mains d'anticipation. - Messieurs, nous commençons toujours la deuxième année avec une démonstration pratique de saignée. Je pratiquerai moi-même l'opération, sur une personne qui a été déclarée souffrante d'une maladie incurable. Ne vous inquiétez pas, la Mort Noire n'est pas invitée ici. - Qu'est-ce-que la Mort Noire ? demanda Michel pointument. - C'est ainsi que l'on surnomme la peste, mon cher ami, mais veuillez ne plus m'interrompre. J'espère qu'aucun d'entre vous ne compte s'évanouir, car vous aller assister à une effusion de sang particulièrement impressionnante. Moi, je m'y suis habitué. Ses collègues apportèrent une femme d'un teint jaunâtre inquiétant et qui était attachée à une chaise, ses liens lui permettant de rester en position assise malgré sa fatigue. La patiente ne parvenait plus à regarder devant elle et ses regards se promenaient dans toutes les directions. A part cela, il ne restait plus grand-chose de la personne qu'elle avait dû être, et elle laissait échapper des sons incontrôlés. Il s'agissait là d'un cas poignant, et la salle commença à être prise d'une certaine agitation. - Je comprends que vous ressentiez une certaine compassion pour elle, et vous devez certainement me considérer comme un sans-cœur, dit le professeur. Mais cette expérience est réalisée pour le progrès de la science, et cette fin justifie les moyens. De plus, je vous assure que cette femme recevra une certaine compensation financière. Le tyran se rapprocha de son cobaye et reprit son cours là où il l'avait interrompu. - Il existe deux manières de pratiquer une saignée. La première consiste à opérer une incision dans un vaisseau sanguin, et il désigna un point approprié sur l'avant-bras de la patiente. Le second procédé consiste à appliquer des sangsues. Il extirpa un certain nombre de bêtes noires de sa poche et montra quelques spécimens à ses étudiants. - Aujourd'hui, je me limiterai à vous faire la démonstration de la première méthode. De toute façon, ces petites créatures sont déjà rassasiées. Pour la première technique, le patient doit tenir un bâton dans sa main et le serrer bien fort. Ce geste permet aux veines de gonfler et d'accélérer le processus de la phlébotomie. Malheureusement, cette femme est trop faible pour serrer le poing, et nous devrons donc inciser plus profondément, puis il sortit une lancette de sa mallette de médecin. - Y aurait-il un volontaire pour m'assister ? demanda-t-il. Personne ne se risqua à répondre, il désigna donc quelqu'un. - Monsieur de Nostredame, seriez-vous assez aimable ? L'étudiant, obéissant, se leva et le rejoignit. - Faites une incision ici, dans le sens de la longueur, lui intima le professeur en lui tendant la lame. - Est-ce-que je ne suis pas censé me laver les mains avant ? demanda Michel. - Vous laver les mains ? Pour quelle raison ? Si vous avez peur de le faire, je le ferai moi-même. - Monsieur, intervint courageusement François, ce que mon camarade de classe veut dire, c'est que si le moine, du genre grassouillet, ne travaille pas la terre, alors le fermier ne gardera pas la terre. De même, le médecin n'endoctrine ni ne prêche le monde, et l'homme de guerre ne guérit pas les malades, vous comprenez ? Hache ne semblait pas comprendre un seul mot de tout ce discours. - Hmm, bien, esquiva-t-il, et il pratiqua vicieusement une profonde incision dans l'avant-bras lui-même. Comme prévu, une certaine quantité de sang jaillit, qu'il recueillit habilement dans un bol en verre. Michel le laissa poursuivre et retourna à sa place. Après avoir étanché la blessure, la femme servit encore de modèle pour que le professeur puisse présenter ses artères, en expliquant qu'elles devaient toujours être évitées. La patiente fut ensuite transportée hors de la salle. En concluant l'expérience pratique, le professeur jeta un regard satisfait autour de la pièce et demanda si ses étudiants pouvaient spéculer quant à l'avenir de la médecine. Michel fut le premier à lever la main. - Ah, notre élève curieux mais pas téméraire, allez-y, le taquina Hache. - Dans l'avenir, j'imagine des gens utilisant des organes corporels, proposa l'étudiant. - Moi qui pensais que vous étiez quelqu'un de sérieux. - Mais je le suis. - Apparemment pas, contesta le professeur. - Je m'efforce de l'être, insista Michel. - Personne n'est intéressé par ce genre d'âneries sans consistance. - Il est évident que je ne peux vous apporter de preuves scientifiques, Monsieur, mais vous nous demandiez de spéculer, non ? - Très bien, ça suffit. Gardez vos inepties pour vous désormais, lança le professeur, vexé. Après les cours, Michel demanda à François ce qu'il voulait dire en racontant son histoire de moine grassouillet. - Oh, pas grand-chose à vrai dire. J'essayais simplement de tester les capacités de réflexion de cet ogre, dit-il avec nonchalance. - Ça alors, ce que tu peux être méchant ! - Oh, ça oui, répondit Rabelais en riant, sans montrer le moindre embarras. Puis ils rentrèrent chez eux en discutant des bienfaits de l'hygiène. Un soir, les deux amis étaient invités à déguster un plat de moules au restaurant du père de François. L'endroit était rempli par des confrères croyants qui discutaient avec ferveur les uns avec les autres. Plus tard, ils réciteraient des prières dans la pièce du fond, et l'étudiant juif avait été invité à les rejoindre. En attendant, François lui confiait qu'il était très occupé par la traduction de lettres médicales depuis l'italien. - C'est plutôt ambitieux, dit Michel. - Et ce n'est pas tout. Je rédige également mon roman initiatique : Les Horribles et Espouvantables Faict et Prouesses du très renommé Pantagruel. - Titre impressionnant. Un peu longuet, toutefois, opina son ami. - Je l'intitulerai peut être seulement Pantagruel, alors. Mais, pour changer de sujet, es-tu le genre de personne qui se livre à l'autosatisfaction ? - Je te demande pardon ? - Est-ce-que tu te masturbes ? Le jeune de Nostredame jeta subrepticement un œil autour de lui afin de voir si personne n'écoutait. - Là, tu vas vraiment trop loin, François. Cela ne te regarde pas, lui répondit-il fâché. - Calme-toi, je cherchais seulement à te préparer à la leçon mystique à laquelle tu vas bientôt assister. - Mais de quoi tu parles ? demanda Michel, déconcerté. - Eh bien, ce qui va suivre ne se limitera pas à la prière, mais on présentera aussi des pensées gnostiques et des notions sacrées, et cette fois, le sujet va porter sur la sexualité. Ils furent interrompus par le bruit produit par la petite troupe bigarrée qui se déplaçait dans la pièce du fond. Apparemment, le rassemblement allait bientôt avoir lieu et les deux jeunes hommes suivirent les autres dans la salle privée, où chacun prenait place sur des tapis épais. Après une brève prière, un volontaire se leva afin de faire son sermon et sortit une pile de documents. - Ce soir, je vous entretiendrai sur la coupe d'Hermès, annonça-t-il. Sapristi ! s'exclama Michel en son for intérieur : le fils de Zeus et de Maia, le messager des dieux. L'homme présenta une image mystifiée du corps humain afin d'illustrer les propos qu'il allait développer. A la tête étaient dessinés deux coupes symboliques remplies à ras-bord, et, à partir du sacrum, un couple de serpents se hissaient tout autour de la colonne vertébrale jusqu'aux ailes déployées figurant au sommet du cœur. - Comme chacun le sait, les anciennes écritures nous enseignent à prendre grand soin de nos capacités sexuelles. Mais alors pourquoi est-ce-que l'on nous apprend à se comporter avec chasteté depuis tant d'années ? La réponse à cette question est très différente avec ce que l'église tente de nous inculquer, en nous maintenant dans l'illusion. Allez-y, enfantez donc, prônent-ils. C'est facile d'obtenir de nouvelles recrues au sein de sa propre progéniture. Avides de pouvoir, les dirigeants de l'église ont occulté et déformé l'Evangile afin de maintenir la véritable raison dans le secret. Les anciennes écritures disent simplement : Ne perd point ta semence, ce qui signifie, en d'autres mots : veille bien à ce que celle-ci ne s'égare jamais, même pendant l'acte d'amour. Michel regarda François avec étonnement. C'était donc à ceci que ce sacré mariole faisait allusion. - Le but sacré de la Gnose est l'édification de l'individu, poursuivit le zélateur, et le retour de l'âme à la nature divine. Cette figure illustre la transmutation sexuelle de l'Ens-Seminis (le sperma). Cette notion délicate n'est enseignée qu'au sein des écoles d'introduction mystique, comme celle qui se trouve à Montpellier. Cette théorie fut notamment inculquée aux Pharaons de l'ancienne Egypte. La technique édictée requiert la plus grande maîtrise des capacités sexuelles lors de l'acte d'amour entre l'homme et la femme. En particulier pour l'homme. Si, durant l'union entre deux âmes, la semence est retenue, on peut obtenir une étincelle divine, laquelle peut être comparée à une véritable ignition. Ignatius, en Latin, d'où provient le mot gnose . L'étincelle est obtenue par l'induction des organes sexuels mâle et femelle et produit un pouvoir surnaturel, qui parcourt la colonne vertébrale ; ce qui est illustré par les deux serpents lovés. L'énergie renaissante passe par ces deux canaux et atteint donc le sommet de ce que l'on appelle le caducée de Mercure, et de là, elle conduit au déploiement des ailes spirituelles. L'énergie, ou Kundalini, peut encore s'élever davantage, jusqu'aux coupes d'Hermès, mais seulement si l'union repose sur un amour véritable. Si c'est le cas, alors les coupes se remplissent progressivement. Lorsqu'elles sont pleines, elles débordent et l'énergie coule doucement le long de la surface jusqu'au cœur. C'est en reproduisant par sept fois ce procédé que l'homme se trouvera en épanouissement total. L'homme ôta l'illustration. - A présent, je vous demanderai à tous de vous lever. Tous les fidèles se dressèrent et commencèrent à réciter les prières traditionnelles. François les accompagnait avec une grande ferveur. Finalement, après avoir contemplé quinze mystères religieux, la cérémonie prit fin et l'on servit le thé. A la fin de la soirée, les deux étudiants se firent part de leurs impressions dans la salle désertée. - J'ai cru que tu étais encore tombé dans l'obscénité tout à l'heure, avant la cérémonie, s'excusa Michel, mais j'ai vraiment été fasciné par ce qu'ils ont dit. - Je savais que tu trouverais ça fascinant, répondit François. - Pour sûr, ça l'était, mais ça présente tout de même la vie comme une punition. - Les fruits peuvent être cueillis au cours de l'existence, et si l'on applique cette technique correctement, on peut développer des pouvoirs extraordinaires. La Nature est là pour nous écouter. - Tu veux dire que je peux parler aux chevaux ? demanda l'invité avec désinvolture. - Par exemple. - Tu es sérieux, ou tu te moques de moi ? - Non, je suis sérieux ; la Mer Rouge s'est bien ouverte pour Moïse, non ? déclara Rabelais. - Alors tout le monde devrait mettre cette technique en œuvre sans tarder. - Non, il ne vaut mieux pas. Rares sont ceux qui sont purs, et les mauvaises intentions peuvent créer pas mal de dégâts. Ceux-ci, on les appelle les Frères noirs. Prend-garde à eux ! Michel prit un peu de temps pour assimiler cette information. - Est-ce que ceux qui appliquent cette technique conçoivent toujours des enfants? demanda-t-il alors. - Ce sont toujours les cigognes qui les apportent. - Oh, super, les bonnes vieilles âneries sont de retour, et, levant les yeux au ciel, Michel se leva pour partir. - Non, excuse-moi, je vais répondre sérieusement. Les mortels ordinaires ont des enfants en nombre suffisant pour préserver notre population. Du reste, les enfants très précoces sont souvent conçus par des initiés. - Je suppose que tout ceci repose sur la supériorité de la luxure, raisonna son invité. - En effet, il était une fois une femme nommée Eve qui a mangé le fruit défendu, et depuis, l'homme a été banni du Paradis. Aujourd'hui, nous devons déplacer des montagnes pour réparer son erreur. - Le fruit défendu ? - Le fruit défendu est le symbole du sperme masculin, expliqua François, en buvant sa dernière tasse de thé. Mais, dis-moi, pour finir, ça t'arrive de te manuéliser de temps en temps, non ? Son ami remua la tête d'un air las et sortit de la pièce. Il était décidemment incorrigible, ce Rabelais… Après plusieurs années de bachotage intensif, Michel obtint finalement la permission de s'établir en tant que médecin. A dix-neuf ans, il n'avait pas encore tout à fait terminé ses études, mais il désirait vraiment partir aider les victimes de la peste dans son pays. Au plus profond de son esprit, il nourrissait toujours l'idée que la Mort Noire éveillerait l'être profond qui sommeillait en lui, comme le lui avait révélé Hermès. Le jeune médecin consulta François à propos de sa décision. Ce dernier, qui regrettait ce choix, convint cependant avec son ami qu'il était prêt à se mettre à l'ouvrage. - Et comment on va t'appeler ? demanda François. - Docteur de Nostredame, tout simplement. - Tu sais que les scientifiques enjolivent leur nom en y apposant un suffixe latin, non ? - Oui, mais… Michel hésita, ne désirant pas paraître vaniteux. - Tu sais, c'est important de faire bonne impression. Que penses-tu de Nostradamus ? - Oh, ça sonne très bien ! s'exclama son ami en riant, adhérant à l'idée. Quelques jours plus tard, les deux acolytes se firent leurs adieux et se promirent de rester en contact. Michel retourna à la maison de ses parents, de sorte que, depuis Saint Remy, il puisse faire profiter la région de ses connaissances. Ses parents étaient ravis du retour de leur fils, et son père lui proposa spontanément de loger dans le grenier du grand-père. - Ne devrais-tu pas en parler à Julien avant ? le mit en garde Reynière. - Julien ne monte là-haut que pour étudier, mais Michel, lui, va ramener un salaire, rétorqua-t-il. - Tu es tout simplement en train de marcher sur les pieds de ce gamin, protesta-t-elle. - D'accord, je vais lui demander son avis. Julien, qui utilisait le grenier pour réviser ses cours de droit, ne voyait pas d'inconvénient à laisser la place à son frère aîné, en l'occurrence, et il retourna dans son ancienne chambre en remportant tous ses livres. La présence de son grand frère lui était d'ailleurs très bénéfique, car il pouvait maintenant l'aider à traduire des textes. Tout tournait donc pour le mieux. Michel était ravi de revoir sa famille ; sa dernière visite remontait à une année, et il observait leur petit train-train rassurant avec un esprit désormais élargi. Ses petits frères étaient devenus des gaillards robustes et s'apprêtaient à quitter le foyer pour aller découvrir le vaste monde. Bertrand voulait devenir charpentier. La plupart des travaux de menuiserie de la maison avaient été réalisés par ses soins. Il ne voulait surtout pas devenir notaire, comme son père, parce que son front s'était déformé à force de s'épuiser les méninges, comme il le claironnait. Leur père avait effectivement un front bizarre, au sommet haut et très en saillie. Ses mains, au contraire, était exceptionnellement bien dessinées. En outre, Jacques était devenu un peu vieux-jeu ; il ne pouvait pas réfléchir à quoi que ce soit sans prendre en compte le moindre détail. Sa femme était davantage à l'écoute de ses intuitions. Michel remarqua pour la première fois à quel point sa mère était une femme séduisante. Elle était très élégante et avait des yeux superbes au regard chaleureux, ainsi que des cheveux bruns brillants, qu'elle avait l'habitude d'attacher. Elle accordait malheureusement trop facilement sa confiance aux étrangers : plus d'une fois, on leur avait dérobé de l'argent en sa présence. Jacques, d'un autre côté, avait la sagesse de se montrer très suspicieux à cet égard, de sorte que le couple était particulièrement bien équilibré. Ses autres frères, Hector et Antoine, ignoraient encore ce qu'ils allaient faire plus tard. Ah, je sais : je vais faire un peu de matzo, lança Reynière avec désinvolture en réaction aux lourds projets d'avenir. Tu viens m'aider, Michel ? Tu pourras me raconter ce que tu as fait à Montpellier pendant ce temps là, et le jeune médecin, serviable, suivit sa mère. Dans la cuisine, ils mélangèrent de l'eau avec de la farine. - Alors, dis-moi, lui demanda-elle, et son fils commença à tout lui raconter sur sa vie d'étudiant. - Oups ! Il faut que j'aille attiser le feu au fond du jardin, l'interrompit-elle. Vas-y, commence à malaxer la pâte, je reviens tout de suite. Quelques minutes plus tard, elle était de retour, toute couverte de suie, et Michel repris sa narration, comme si de rien n'était. Un certain nombre d'histoires estudiantines plus tard, et l'odeur du pain azyme remplissait toute la maison. A table, son père coupa le matzo croustillant et ils célébrèrent ainsi le retour de leur fils et sa réussite. - Pourrais-tu rendre visite à une de mes connaissances, qui est malade ? demanda Jacques à la fin du repas. - C'est le travail du chirurgien de la ville, non ? s'enquit Michel. - Oui, mais je n'ai pas vraiment confiance en lui. La santé de M. Delblonde est en train de péricliter de jour en jour. - Très bien, j'irais jeter un coup d'œil, promis son fils. - Ah, à propos, la municipalité d'Arles recherche un médecin, se souvint brusquement Reynière. Tu devrais aller postuler. - Je le ferai, Maman, merci pour le tuyau. Le jour suivant, il se rendit chez M. Delblonde, qui était médicalement suivi par le Dr Villain depuis un certain temps. Ce chirurgien soignait les blessures, guérissait les tuméfactions, pratiquait les phlébotomies, arrachait les dents, préparait des remèdes à base de plantes et se chargeait même de couper même les cheveux et de raser la barbe de ses pratiques. Son patient de longue date avait eu la malchance de ne pas remplir toutes les conditions requises pour bénéficier des traitements gratuits. Sa maladie avait traîné des mois et des mois, et il avait été dans l'obligation de vendre le seul héritage familial en sa possession, une armoire en bois d'origine, afin de pouvoir payer ses factures. Seules les personnes qui étaient totalement dépourvues avaient le droit de bénéficier de services gratuits, dont les frais étaient assurés par la municipalité. Les soupçons de Michel furent confirmés dès qu'il pénétra dans la pièce ; le Dr Villain était effectivement de la vieille école. M. Delblonde était totalement anéanti à cause de la prise de laxatifs et de ses nombreuses fonticules. Le patient était allongé dans son lit avec sa sœur qui se tenait à ses côtés ; il était apparemment dans un état critique. Nostradamus se présenta et le vieil homme sembla le reconnaître. A moitié délirant, il commença à parler du bon vieux temps, mais sa sœur l'interrompit promptement. - Ne perdons pas de temps, docteur, dit-elle, puis elle ajouta que l'état de son frère avait empiré depuis les incisions, qui avaient causé des infections sur sa peau. C'est par ce procédé que le Dr Villain avait tenté d'évacuer un excédent d'humeur. Michel examina le patient et proposa son diagnostic. - Je ne pense pas que les causes de la maladie soient graves, mais le traitement médical l'est. Si vous désirez que votre frère reste en vie, il faudra refermer ces incisions et se débarrasser de toutes ces boissons purgatives, insista-t-il. Abattue, sa sœur prit conscience qu'il était temps de changer le traitement et accepta. Michel retira aussitôt les tubes de fer de la douzaine de fonticules de nettoya les plaies avec de l'eau. - Donnez également à votre frère des fruits et des légumes frais chaque jour, recommanda le docteur en quittant les lieux. Je reviendrai dès qu'il se sentira mieux. A la mairie, ils furent furieux dès qu'ils eurent vent de cette pratique illégale. Ils demandèrent à la police d'arrêter ce charlatan, mais il leur montra ses papiers, qui attestaient sa qualification de médecin et lui donnaient le droit de soigner tout patient résidant en France. Les membres du conseil municipal ne décoléraient pas pour autant et revendiquaient qu'il n'y avait de place que pour un seul chirurgien à Saint Remy, mais Nostradamus campa sur sa position et ils ne purent pas lui faire changer d'avis. En l'espace d'une semaine, M. Delblonde commença à reprendre des forces et le médecin controversé lui suggéra de se mettre à faire un peu de marche. Le patient suivit ses conseils et fit le tour de la ville pour la première fois depuis des mois. Sa santé s'améliorait à présent à pas de géant et chaque habitant de la ville fut le témoin de cette guérison miraculeuse. Le chirurgien de la ville ainsi que les membres du conseil étaient couverts de ridicule et Michel put s'établir en tant que médecin. Après quelques jours, les malades commencèrent à frapper à la porte du docteur de Nostredame et le prodigieux médecin les soigna tous, avec d'excellents résultats. Après quelque temps et après que le docteur Villain ait fait d'autres grosses bévues, Michel fut nommé nouveau médecin officiel de Saint Remy. La cérémonie de prestation de serments venait à peine d'avoir lieu lorsqu'une importante épidémie de peste explosa soudain en Camargue. Le conseil du département annonça qu'il y avait des milliers de victimes dans la région et le tout nouveau chirurgien devait à présent faire face à un nouveau défi. La peste était une maladie extrêmement contagieuse, et si un membre de votre famille venait à être atteint, alors il était inévitable que le même destin vous attende. En l'espace de deux à six jours, vous pouviez être mort et enterré. La peste faisait également des victimes parmi les chiens, les chats, les poules et même les chevaux. Mais le jeune médecin était résistant et était persuadé qu'il était immunisé. Par chance, Saint Remy n'avait pas encore été touché par l'épidémie. Cependant, le village voisin, Sainte Doffe, n'avait pas été épargné, et la vie publique avait été radicalement interrompue. Les cadavres pourrissaient dans les rues ou avaient été jetés dans des tombes creusées à la hâte par leurs proches effondrés. L'odeur insoutenable de la chair putréfiée emplissait l'air, et les gens brûlaient des morceaux de bois odorants afin de la dissiper. De nombreux villageois avaient expulsé les membres de leur famille hors de leur foyer pour tenter de leur sauver la vie. Michel rendit visite à ses premiers patients victimes de la peste dans ce village ravagé par l'épidémie et fut amené à un enfant mortellement atteint, dans une cabane de glaise. Le petit garçon crachait du sang et avait le corps couvert d'énormes tâches noires et de bubons aussi gros que des œufs. Sa mère arrosait le sol de vinaigre afin de rafraîchir l'air. Le courageux docteur examina l'enfant, malgré le fait qu'il n'y avait véritablement plus grand-chose à faire. Aucun remède n'avait encore été découvert pour cette maladie. A l'université, on leur conseillait d'opérer une saignée, mais Michel se refusait catégoriquement à ce genre de pratique primitive. Dans le simple but de redonner quelque espoir à la famille, il plaça un bout d'ase fétide autour du cou du petit ; plante qui était utilisée lors des rites d'exorcisme. Il consigna les symptômes de cette maladie extrêmement contagieuse et partit sans avoir été capable de faire quoi que ce soit d'utile. Durant les jours qui suivirent, le médecin rendit visite à de nombreuses victimes de la peste, lesquelles cherchaient avant tout à trouver refuge et accéder à la paix spirituelle auprès de Dieu. Partout où il se rendait, il rencontrait quelque prêtre inquiet qui recueillait les confessions et promettait au patient une place dans l'au-delà. L'aide médicale n'arrivait malheureusement qu'au deuxième plan. Michel prenait plus que jamais conscience que l'ignorance était un péché capital. Toutefois, l'abondance de la superstition, l'excès de pouvoir et l'ignorance l'encouragèrent à tenter de découvrir les causes de la maladie en faisant appel à sa raison, et à y trouver une solution. Il distingua deux types de pestes : celle qui provoquait l'apparition de bubons sur la surface du corps et celle qui affectait les poumons. Après avoir examiné les symptômes de la maladie, il pouvait remarquer l'importance de l'hygiène, que la religion juive avait inscrite parmi ses traditions pendant des siècles. Un cas intéressant, qui s'était déroulé à Milan, confirma ses découvertes. L'archevêque avait donné l'ordre de murer les trois premières maisons qui avaient été attaquées par la peste, avec les habitants à l'intérieur. Par conséquent, la ville de Milan fut protégée d'une propagation de&nb sp;l'épidémie. Cette façon brutale de gérer le problème avait démontré que la contagion se propageait de manière invisible. Nostradamus commença à imposer la quarantaine à ses nouveaux patients, pendant laquelle aucun citoyen en bonne santé n'avait le droit d'être en contact avec les malades, à qui l'on procurait toujours de la nourriture et de l'eau. Cette méthode commença à aboutir à des résultats satisfaisants. Le chercheur pensa également que la maladie pouvait être propagée par l'air, et il se mit à distribuer des masques à la population du village voisin, qui n'avait pas encore été atteint par l'épidémie. Les habitants furent épargnés par la maladie et c'est alors que Michel commença à suspecter l'existence d'une bactérie. Il recommanda donc à tous de prendre des bains chauds une fois par semaine, s'ils en avaient la possibilité, et de laver leurs mains avec du savon avant chaque repas. Il les poussa également à se laver les dents régulièrement avec de la racine de réglisse, par exemple, de se rincer la bouche avec de l'eau de miel ou du vin de vinaigre, de couper leurs ongles ainsi que leurs cheveux, leurs moustaches et leur barbe, qu'ils devaient également laver. Ils devaient aussi changer leurs vêtements et les laver soigneusement à l'eau chaude ou bouillante, de préférence. En dépit de la novation dont il faisait preuve dans ses travaux, son œuvre ne constituait qu'un grain de sable dans cette lutte désespérée, jusqu'à ce que ce que le Pape Clément VII eût vent de l'acharné combattant de la peste et l'invite dans ses quartiers privés, à Avignon. Le pontife lui demanda comment il pouvait procéder pour se protéger d'une éventuelle épidémie de peste à venir, et Michel lui conseilla au moins de se retirer dans sa résidence. Lorsque, un mois plus tard, la peste fit rage à proximité du lieu de retraite du chef religieux, ce dernier passa plusieurs semaines dans la solitude. L'isolation lui permit de rester en vie, et Nostradamus commença à acquérir une certaine réputation. L'épidémie, cependant, continuait de sévir dans le pays et sema la mort dans toute l'Europe. Elle frappa surtout dans les régions surpeuplées. Des armées entières de soldats bien entraînés et robustes succombèrent après quelques jours de propagation, et les guerres locales furent perdues avant même d'avoir été menées. Les charlatans tentèrent de profiter de l'état de panique et firent rapidement fortune. Le jeune médecin travaillait jour et nuit et soignait des milliers de personnes. Quatre ans plus tard, une fois que la peste eût assouvi sa fureur, Nostradamus retourna à Montpellier pour terminer ses études. François avait alors obtenu son diplôme et, à la grande surprise de son camarade, avait quitté la France. La concierge lui expliqua que de strictes mesures avaient été prises à l'encontre des réformés, des humanistes et de tous les dissidents. Les scientifiques à la langue bien pendue n'étaient même plus les bienvenus dans le pays. Malgré cela, François avait eu la chance d'être engagé comme médecin par le vice-roi de Piedmont. Michel se remit à étudier, mais il dut faire face à une certaine dose d'incompréhension de la part de ses anciens professeurs, qui n'adhéraient pas à ses idées progressistes. Ses connaissances théoriques et pratiques étaient toutefois si impressionnantes que ces derniers ne purent lui refuser le titre de médecin, qu'il obtint un an plus tard. Le médecin peu conventionnel dispensa des cours dans son université pendant quelque temps, mais ses méthodes de traitement finirent par provoquer une trop grande consternation. Le directeur en chef pris les choses en main : le coupable fut admonesté et quitta donc l'université. Essayé, pas pu, Michel retourna chez lui, à Saint Remy, et décida de reprendre sa pratique. Chapitre 3 - On n'est bien que chez soi, dit Jacques après l'énième retour de son fils dans leur foyer, mais Michel ne répondit pas à cette remarque moqueuse. - Tu as changé mon fils ; tu es devenu si calme… - Je grandis, Papa, répondit-il abruptement. Michel n'avait plus grand-chose en commun avec ses parents, mais il ne voulait pas les blesser et préféra ne rien ajouter. Il y avait eu plus de place dans la maison pendant un certain temps, et le médecin décida de reprendre encore une fois ses quartiers dans le grenier abandonné. Julien étudiait à présent le droit à Aix-en-Provence et Bertrand et sa femme vivaient dans une maison qu'il avait lui-même construite à la périphérie de la ville. Hector et Antoine vivaient toujours à la maison et attendaient de leur frère disert qu'il leur raconte de nouvelles histoires, mais il ne semblait pas d'humeur à parler. Michel avait vécu beaucoup de choses et son esprit était devenu trop lourd et trop puissant pour qu'il ait envie de perdre son temps. En fait, son esprit était devenu si lourd et si puissant qu'il en devenait embrumé. Le voile mystique qui protégeait ses corps supérieurs durant leur développement le rendait inaccessible. Et lorsque quiconque s'avisait de lui ôter cette couverture, son regard pouvait jeter des flammes. Le savant de la famille avait terriblement besoin de repos et se résigna à son changement de personnalité. Ce jour là, l'intrépide médecin devait se rendre chez des patients, qui vivaient dans la ville voisine d'Arles. Après un court et agréable trajet à travers des paysages gorgés de soleil, la voiture s'arrêta en face d'une maison jaune, près du centre-ville. Nostradamus frappa à la porte et patienta, mais personne ne vint. Les volets étaient ouverts et il jeta un œil à l'intérieur. - C'est le médecin ! s'annonça-t-il d'une voix claire, mais il n'y avait toujours aucun signe de vie. Il décida de frapper plus fort à la porte d'entrée, avant de passer par la fenêtre, lorsqu'un homme décharné aux cheveux roux apparut brusquement dans son dos. L'homme, dont les chaussures étaient recouvertes de peinture, le poussa avec désinvolture et pénétra dans la maison. - Hé, attendez une minute, je dois voir un patient, là ! riposta le docteur, mais l'homme, qui avait perdu son oreille gauche, avait tout l'air d'être sourd et muet, et lui claqua grossièrement la porte à la figure. Eh bien, c'est une première, songea Michel, se sentant quelque peu humilié. On me traite comme un moins que rien, ici. Toujours sous le coup de l'émotion, le médecin d'ordinaire estimé arpenta la ville d'Arles, qui devait être l'une des plus belles villes de France. Nostradamus avait un petit moment devant lui à cause de l'étrange incident, et commanda une boisson fraîche à la Place du forum, qui abondait de cafés. Assis sur une chaise en osier, il observait ce qui se passait dans la rue tout en étanchant sa soif. La ville provinciale était connue pour ses manifestations culturelles et était visitée par de nombreux Italiens et Espagnols fortunés. Les étrangers étaient faciles à repérer grâce à leurs vêtements coûteux et à leur apparence singulière. Ce spectacle était très agréable et réclamait beaucoup d'attention. Un petit moment plus tard, une Italienne se dirigea vers lui depuis une rue commerçante, et il se sentit instantanément lié à elle. Il évalua son âge à vingt ans environs, soit quelques années de moins que lui. L'Italienne avait un petit visage ravissant, un long cou et des yeux pétillants, et elle se mouvait d'une façon très élégante. Le médecin contemplait la charmante jeune femme, qui semblait être de haute naissance, sans parvenir à détacher son regard d'elle. C'était la plus belle femme qu'il eût jamais vue, et il sentit son cœur être transpercé par la flèche de Cupidon. La plupart des gens n'exhibaient pas leur beauté, mais les Italiens dérogeaient à ce principe ; la femme se promenait dans des vêtements très voyants. Elle portait une robe de velours violet aux manches bouffantes et avec un col blanc ouvert. Sa robe de style vénitien était évasée à partir de sa taille jusqu'au sol, maintenue par des cerceaux. Des dizaines de cerceaux ! Par ailleurs, sa chevelure sombre était attachée au sommet de sa tête à la façon d'un ornement, et décorée de bijoux. Autour de son cou, elle portait un somptueux collier de perles. Tandis que la femme à la beauté saisissante se dirigeait vers Michel, sa robe effleurait le sol avec majesté et plus il la regardait, plus il se sentait pousser des ailes. Lorsque l'Italienne passa près de lui pour discuter avec deux messieurs et une matrone, elle lui lança soudain un regard candide. Son charme l'ensorcela. Il se sentit fondre comme la neige au soleil sous ce regard inattendu, et eu l'impression que sa vie venait à présent de commencer. - Mon Dieu, balbutia-t-il, totalement ébranlé. Et tandis qu'il continuait à l'observer, il tremblait comme une feuille. Il se sentit soudain minuscule et plus vulnérable qu'il ne l'avait jamais cru possible. Après des années passées à fréquenter des patients, il en avait totalement oublié l'existence de l'amour et aujourd'hui, le soleil commençait à briller dans les fêlures de son âme. Durant la fraction de seconde lors de laquelle leurs yeux s'étaient croisés, elle aussi fut touchée par la flèche de l'amour et ses joues rougissaient tandis qu'elle poursuivait son chemin avec ses compagnons. Le cœur de Michel était enflammé et il décida qu'il devait absolument faire la cour à cette femme. L'admirateur, transporté par l'amour, se leva d'un coup, jeta quelques pièces sur la table et couru après l'Italienne. Il suivit le petit groupe à distance et tenta fiévreusement de trouver de quelle façon il pourrait l'approcher. La jeune femme sentit sa présence dans son dos mais n'osa pas se retourner pour le regarder et pénétra finalement dans un établissement. Le médecin, fébrile, commença presque à paniquer. Et maintenant, qu'est-ce-que je fais ? s'interrogea-t-il. Une employée quitta justement les lieux à ce moment là. Il le remarqua et l'apostropha : Mademoiselle, pourriez-vous me dire, s'il vous plaît, quand ce groupe de personnes s'apprête à partir, car je dois m'entretenir avec eux. La servante jaugea son allure impeccable et lui répondit conformément à ses espérances : Vous êtes une connaissance des De Vaudemont ? - Plus ou moins, éluda-t-il. Elle se fit volubile et lui raconta que le petit groupe s'apprêtait à retourner dans le Lot et Garonne ce samedi. Ayant obtenu l'information qu'il cherchait, il la remercia et retourna à Saint Remy, sur son petit nuage. Une fois là-bas, il commença à élaborer une stratégie afin d'aborder la femme de ses rêves. Pendant le repas, c'est un nouveau Michel qui prit place à table. - Toi, tu es de bonne humeur, fit remarquer son père. - Et je ne t'ai jamais vu avec cette mine superbe, ajouta sa mère. Tu es tout bonnement radieux. Michel se contenta de sourire d'un air penaud, et ne parla pas de son aventure ; il préférait tenir ses sentiments secrets. Sa mère suspectait quelque chose. - Je crois que je sais ce qu'il se passe, dit-elle avec malice, et lorsque, le jour suivant, son fils lui réclama un miroir, ses doutes se trouvèrent confirmés. Il était amoureux ! - Serait-ce une femme qui se cache derrière ta drôle d'humeur? demanda-t-elle. - Hmm, oui, admit-il. - Eh bien, je m'en vais te donner quelques conseils, alors. Tu es sans doute instruit, mais en ce qui concerne les femmes, tu ferais mieux d'écouter ta mère. Reynière avait deviné son secret et le consciencieux médecin leva vers sa mère un regard plein d'attentes, comme un petit enfant. - Les femmes aiment beaucoup qu'on leur fasse des compliments, lui dit-elle. Est-elle d'ici ? - Non, elle vient d'Italie. - Ah, le pays de la mode. Alors tu ferais mieux d'améliorer ton apparence. Et ce jour-là, sa mère lui acheta un costume au goût du jour, qu'elle se chargea elle-même de lui passer. Curieux, Hector et Antoine vinrent voir ce qu'il se passait avec leur grand-frère dans le salon. - C'est Maman qui habille Michel ? Ils grattaient leur tête, interdits. Reynière déballa le nouveau pourpoint rouge et le referma sur les boutons de la chemise à jabot. Par-dessus cet ensemble venait s'ajouter une redingote noire. - Moi aussi j'en veux une ! s'exclama Hector avec enthousiasme, lorsqu'il aperçut la redingote en velours avec ses longues manches fendues. Quelques minutes plus tard, leur père rentra du travail. - Michel, j'ai du courrier pour toi, annonça-t-il, en considérant son fils avec ébahissement. - Je ne peux pas me servir de mes mains pour l'instant, Papa. - Je te le déposerai sur ton bureau, proposa Jacques, tandis que sa femme continuait à superposer les différentes couches de vêtements. - Tu es fin, et ces habits te donnent l'air plus robuste, dit-elle en se démenant avec le manteau. - Je te fais confiance, répondit son fils, qui restait plus immobile qu'une statue. Il commença bientôt à sautiller d'un pied sur l'autre, tandis que sa mère tentait de lui passer des culottes bouffantes à glissière. Puis, elle couvrit ses pieds de chaussettes et de pantoufles larges en cuir de vache. - Je les trouve très jolies, ces chaussures, dit Antoine. - Tu as raison, répondit son facétieux grand-frère, baissant la tête pour le regarder. Pour finir, Reynière le coiffa d'un chapeau garni d'une plume, et le résultat était effectivement très réussi. Tout le monde convint que Michel avait l'air à la fois distingué et élégant, et le jeune amoureux défila dans le salon pour sa famille. - Bonté divine ! Tu ressembles à un roi, dit son père qui revint de nouveau dans la pièce en secouant la tête, stupéfait. Le jour suivant, le médecin, qui avait pris un jour de congé, refit joyeusement le trajet pour Arles, dans son tout nouveau costume. Une fois arrivé, il s'attarda autour de la pension de famille où il avait vu la superbe jeune femme pénétrer auparavant, pendant environ une heure. Il regarda à plusieurs reprises à travers toutes les fenêtres du bâtiment dans l'espoir de l'entrevoir, mais elle était introuvable. Un bossu, qui était en train de faire de la publicité pour un combat de chiens de la façon la plus irritante qui soit, s'approcha et pris position à ses côtés. L'amoureux s'éclipsa furtivement et retourna s'asseoir à la petite terrasse où il s'était arrêté deux jours auparavant. Il venait à peine de commander une boisson afin de se calmer les nerfs lorsque la belle jeune femme apparut soudain de nulle part et passa devant lui, seule. Sa déception disparut instantanément et il se mit courageusement à courir dans sa direction. Il ne s'était pas trompé : elle était si jolie, si élégante et si raffinée. Elle était tout simplement irrésistible ! L'Italienne sentit son estomac se nouer lorsqu'elle l'aperçut se précipiter vers elle, et, pendant un moment, elle ne sut comment réagir. Et pour aggraver le tout, elle se sentit devenir écarlate à la vue de sa belle tenue, qui était parfaite dans le moindre détail. C'est pour moi qu'il a fait ces efforts, songea-t-elle, se sentant nerveuse et flattée à la fois. - Mademoiselle De Vaudemont, balbutia-t-il, en tant que médecin, je me dois de vous signaler que la taille de votre robe est trop serrée. C'est très mauvais pour la circulation. Quel imbécile je fais, pensa-t-il, je voulais lui faire un compliment. - Ce que je veux dire, c'est que ça pourrait nuire à votre beauté, mais elle ne répondit pas ; l'Italienne ne savait que dire. Je devrais simplement m'exprimer à cœur ouvert, décida-t-il. - Pour être sincère, vous m'avez fait une très forte impression et il fallait absolument que je vous revoie, dit-il. Cette déclaration brisa la glace et elle sourit devant sa candeur. - Pratiquez-vous à Arles ? demanda-t-elle d'une façon encore un peu pincée, mais dans un français parfait, sans la trace d'un accent. - Hmm, non, bien que des fois, si, mais je suis de Saint Remy et je travaille ici aussi. Troublé, le médecin se présenta et l'invita à s'asseoir et à prendre un verre avec lui, après quoi ils se dirigèrent vers la terrasse où son verre l'attendait. Manœuvrer sa robe à cerceaux entre les tables relevait de l'exploit, mais ils réussirent finalement à s'asseoir. - Vous êtes vraiment superbe, la complimenta-t-il, Yolande, mais comment pouvez-vous tenir toute la journée dans cette robe certes éblouissante, mais qui a l'air si lourde ? - Je ne porte cette robe que quand je me promène dans la rue ; une fois arrivée chez moi, je la retire, puis elle remercia nerveusement le serveur pour lui avoir apporté sa boisson anisée. Pendant ce temps, les passants ne pouvaient s'empêcher d'admirer hardiment le beau couple. Cependant, ni l'un ni l'autre n'avait conscience de l'attention qu'ils provoquaient et le médecin commença à réfléchir à divers sujets de conversation. - Cela semble tout bonnement impossible de se débrouiller tout seul avec une telle robe, je me trompe ? - La matrone me donne un coup de main, répondit-elle, puis s'ensuivit un silence lourd de sens. Michel se mit à nouveau en quête de mots, mais il n'en trouva aucun et se contenta de commander une nouvelle boisson. - J'ai entendu dire que c'était assez laborieux d'étudier pour devenir médecin, commenta Yolande. - Oh, cinq années d'université. - Eh bien, c'est très impressionnant ; rares sont ceux qui en sont capables, le félicita-t-elle, et, doucement mais sûrement, quelque chose de merveilleux s'installa entre eux. - Qu'est-ce qui vous amène à Arles ? On dirait que vous faites une escale avant de repartir ailleurs, demanda Michel. Yolande lui expliqua que sa famille possédait un château dans le Lot et Garonne, auquel elle devait se rendre, et qu'elle était issue d'une noble lignée. - Je suppose que le château appartient à vos parents, commenta-t-il. Elle confirma sa pensée et commença à s'animer ; elle se mit à parler de son père, le Comte Ferry VI De Vaudemont, et de sa mère, la Reine de Naples. Ses parents avaient neuf enfants, elle y compris. Le malaise du début avait à présent totalement disparu et l'alchimie qui existait entre eux commença à se manifester. L'étincelle qui les unissait était presque palpable. Il s'agissait là d'un amour véritable et le temps ne s'était jamais écoulé aussi rapidement. Ils étaient tous les deux sur un petit nuage lorsqu'ils finirent par se dire au-revoir et laissèrent leur public émerveillé derrière eux. Yolande lui promis de lui écrire dès qu'elle arriverait dans le Lot. De retour à Saint Remy, sa mère s'enquit immédiatement de la façon dont les choses s'étaient déroulées. - ça s'est bien passé, répondit-il froidement. - Bien passé ? C'est tout ce que tu as à dire ? Mais tu es radieux, fiston ! - Bon, d'accord, dit-il en éclatant de rire, mais je dois d'abord me débarrasser de cette tenue de garçon de café . Et pendant qu'il courait au grenier, il s'écria : Elle sera ma femme ! Une semaine plus tard, il reçut la première lettre de son aimée, dans laquelle elle lui faisait part de son désir pour lui. Après quelques autres lettres, c'était devenu évident : la flamme brûlait toujours et ils étaient tous les deux faits l'un pour l'autre. Dans sa dernière lettre, Yolande lui demanda de venir bientôt la rejoindre dans le Lot. Jacques et Reynière étaient comblés que leur fils aîné ait enfin rencontré une femme, et pas moins qu'une femme issue d'une famille riche et noble. - C'est un beau poisson que tu as pêché là, Michel. J'espère que tu nous mettras dans ton testament, le taquina son notaire de père. - Espèce d'imbécile homologué, va ! répondit son fils, avec une légèreté inhabituelle. - J'imagine que vous vivrez dans ce magnifique château, avança sa mère. - C'est un peu prématuré, Maman. Laisse-moi d'abord voir comment se passe cette visite . Mais son intuition lui révélait que son fils s'apprêtait à quitter le village pour de bon. Peu de temps après, Nostradamus partit pour aller voir sa princesse. Il volait à son secours, et dans sa tête, il s'apprêtait à figurer dans un magnifique mélodrame. Dans la voiture, pendant le long voyage qui l'amenait à Toulouse, le petit veinard se fit la réflexion qu'effectivement, l'amour avait bien le don de vous aveugler. Et durant le trajet, il se trouva pris d'un ardent désir pour Yolande qui, pensait-il, allait durer éternellement. Une fois arrivé dans l'Ariège, la voiture passa devant la célèbre montagne de Montségur, où les derniers Cathares avaient été exterminés des siècles auparavant, et il se souvint de son ancien camarade d'université François. Le décor commençait à devenir plus verdoyant et il voyait de plus en plus de vignobles autour de lui. - Cueillir du raisin, songea-t-il immédiatement, cueillir tout simplement du raisin avec elle suffirait à mon bonheur, et il admira les vignobles en fleurs s'étendre jusqu'à l'horizon, envoûté par l'amour qu'il lui portait. Le soir tombait lorsqu'il commença à apercevoir la silhou |