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Le plus grand pécheur de tous les temps


Chapitre 1/7

traducteur anglais français : Claire Hiron




Chapitre 8




Affaibli, le monde se régénère

Partout règne une paix durable

Les gens voyagent dans les airs, par-delà les terres et les océans

Alors, la guerre frappera à nouveau




Verrouillée, la porte du bureau fut forcée et Anne pénétra dans la pièce, les jambes flageolantes, effrayée à l’idée de trouver son mari mort à l’intérieur. Après être rentrée à la maison, la domestique l’avait informée que le savant avait instamment demandé à n’être dérangé sous aucun prétexte, qu’il menait une expérience très importante. Mais à présent, elle avait l’impression que cela faisait trop longtemps que cela durait. Cela faisait des jours qu’il n’était pas sorti de son bureau, et à présent, il lui semblait que ses inquiétudes étaient justifiées. Elle trouva son mari étendu sur le sol.

- Il est mort ! hurla-t-elle.

- Tu ne pouvais pas frapper ? demanda Michel. Il était étonnamment lucide. Pendant quelques instants, elle demeura bouche-bée, puis, elle se mit très en colère.

- Tu es resté enfermé là-dedans pendant trois jours ! On t’a appelé sans arrêt, on a frappé à la porte, on s’est époumonés, et tu n’as pas ouvert la porte. Je ne le supporterai pas une minute de plus.

- Je vais bien, lui assura-t-il avec calme.

- Tu aurais pu être mort, poursuivit-elle, encore très agitée. Je n’avais pas le choix, il fallait que j’agisse. Et, tiens, la reine veut te voir. J’ai pensé que tu serais probablement intéressé de le savoir.

- C’est une bonne nouvelle, en effet ! Je vais tout de suite faire mes bagages, et il commença à se lever pour se préparer.

- Ne sois pas stupide : d’abord, tu vas prendre quelques jours pour reprendre des forces. Tu as une mine affreuse, cria-t-elle, et son mari lui promit qu’il se tiendrait tranquille pendant quelques jours.



- Où est-ce que Papa est allé? demanda la petite Pauline de trois ans le jour suivant, lors du petit-déjeuner.

- Papa s’occupe de l’au-delà, répondit César.

- Passe-moi le pain, s’il te plaît, demanda leur père. Son fils le lui tendit.

- A mon avis, il était encore en train de nous jouer des tours, dit Paul, avec audace.

- Votre père perd déjà ses cheveux, mais son espièglerie est encore intacte, admit Anne. Son mari avala un peu de jus de fruit et fut amusé par ces taquineries.

- Votre père va bientôt aller rendre visite à la reine, leur mère les informa-t-elle.

- Paul, laisse César tranquille !

Paul avait un sacré caractère et avait du mal à rester en place.

- J’espère que la reine n’est pas trop jolie. Parce qu’alors, on ne reverrait plus jamais Papa, commenta Madeleine.

- Votre mère est la seule qui m’intéresse, la rassura-t-elle. Et, de toute façon, la reine est déjà mariée avec le roi.

- Oui, et bien j’ai entendu dire que ce mariage était truqué, fit remarquer Anne. Et la Cour regorge de maîtresses.

- C’est quoi des maîtresses, Maman ? demanda Pauline.

- Ce sont des femmes qui ne sont pas mariées à un homme, mais qui l’aiment quand même, tente-t-elle d’expliquer simplement.

- Ah, alors il y a plein de maîtresses parmi nous, plaisanta César. Ses parents se mirent à rire, puis commencèrent à débarrasser la table.

- Peux-tu rester avec André un moment ? demanda Anne. Son époux, qui avait retrouvé son état normal, surveilla le bébé tandis qu’elle était en train de secouer la nappe dans le jardin.



La première partie des Prophéties avait fait un malheur à la Cour du roi, et la reine Catherine de Médicis avait demandé à l’astrologue hautement renommé de venir lui offrir une consultation à son palais. Il ne pouvait pas être accordé d’honneur plus grand, et Nostradamus céda à sa requête. Paris se trouvant être à une distance importante, il aurait à s’absenter pendant un mois environ. C’est avec le cœur gros qu’il fit ses aux-revoir à sa famille.

- Tenez, les enfants, voilà des myosotis, pour que vous pensiez à moi… Mais ses petits, déjà occupés à d’autres activités, étaient déjà en train de courir en direction du jardin. Leur père les aimait tous d’un amour inconditionnel, mais il se sentait plus proche de César, un garçon brillant, à qui il pourrait un jour transmettre son savoir.

- Sois prudent. La Cour regorge de haine et de convoitise, le mit en garde sa femme.

- Je resterai à l’écart de tout ça, promit-il, et après un gros baiser, il ramassa sa mallette et grimpa dans la voiture qui l’attendait. L’invité de la famille royale profiterait de l’occasion pour aller rendre visite à son éditeur, Monsieur Chomarat, à Lyon.

Il arriva deux jours plus tard. Son éditeur secoua la tête en signe de stupéfaction en voyant le célèbre écrivain entrer dans son bureau sans s’être annoncé.

- Je vais faire préparer la chambre d’invités, balbutia-t-il.

- Parfait, merci. Je ne pourrai cependant rester qu’un jour, car je suis en route pour Paris.

- Alors je vais immédiatement vous montrer mon bureau, puis il lui fit visiter la Maison Thomassin. Les topographes furent également abasourdis par la visite surprise, et se poussèrent maladroitement afin de faire de la place pour leur invité, qui débordait d’enthousiasme. Dans la salle d’imprimerie de presse, leur supérieur prit nerveusement la parole.

- Votre succès est dû en partie à cette invention, dit Chomarat en prenant l’appareil révolutionnaire avec tendresse, comme s’il s’était agit de son propre enfant. Il demanda à l’un des ouvriers d’insérer de l’encre dans la réglette destinée à la couverture des Prophéties. Ce dernier s’exécuta.

- A présent, je vais vous montrer comment ça fonctionne, reprit Chomarat, et il superposa le motif d’encre sur la plaque du bas.

- Ensuite, on met du papier par-dessus. Allez-y, vous pouvez essayer d’imprimer vous-même…

Nostradamus commença à rabattre la plaque à l’aide d’un treuil.

- J’aimerais que ce soit toujours aussi simple d’être mis sous pression, dit-il sur le ton de la plaisanterie, mais avant que quiconque n’ait l’occasion de commencer à rire, l’éditeur se mit à pousser un cri de douleur. Son pouce était resté coincé et son invité remis vivement la plaque en place.

- Laissez-moi jeter un œil, demanda ce dernier. Chomarat lui montra son pouce blessé en gémissant.

- Avez-vous des pansements ?

Le visage révulsé par la douleur, il tendit le doigt vers son bureau. Ils s’y rendirent et, après avoir fouillé partout un moment, ils trouvèrent un petit bout de pansement.

- Vous ne serez pas capable d’écrire à la main pendant quelque temps, dit Michel tout en pansant son pouce.

- Je suis imprimeur, pas écrivain, bougonna Chomarat. Il s’était remis du choc et les hommes retournèrent à l’étage de travail. Une fois arrivés, Nostradamus rabattit à nouveau la plaque, afin qu’elle soit fermement appuyée contre le bout de papier, puis la remit en place.

- L’époque du travail de cochon est à présent révolu, dit-il en riant, puis il admira l’impression une fois séchée.

- C’est merveilleux ! Mais qu’est ce que ce petit diable fait donc là, sur la dernière ligne ?

Chomarat, surpris, vint le rejoindre et se tint à côté de lui, d’où il put voir lui aussi l’anomalie.

- Quel est le gredin qui a fait ce changement ? dit-il avec colère. Mais aucun des membres de l’équipe n’avait l’air d’avoir commis cet impair. Leur supérieur se mit à courir vers l’approvisionnement des ouvrages de ses clients. Pendant un instant, il eut des visions de milliers de petits diables reproduits sur les pages, mais grâce à Dieu, toutes les couvertures étaient sans défaut. Ils apportèrent des corrections à la réglette d’imprimerie et, après toute cette agitation, le test décisif se révéla satisfaisant. L’écrivain était ravi et jeta de nouveau un œil à son travail, qui se trouvait édité dans ces locaux en plusieurs langues. Ses livres étaient reçus à bras ouverts dans toute l’Europe. Puis, l’éditeur et lui se rendirent dans un restaurant, et ils s’entretinrent un peu plus à propos d’améliorations à apporter à la version actuelle.



Le jour suivant, il se remit en route pour Paris. Tout se déroula parfaitement bien et trois jours plus tard, ils traversaient Fontainebleau. Ils seraient bientôt arrivés. Soudain, un groupe d’hommes à cheval entoura la voiture et la força à s’arrêter.

- Bande de brigands ! s’écria le cocher, mais les hommes se révélèrent être des policiers et, rassuré, il suivit leurs instructions. Un officier expliqua sans tarder au passager ce qu’il se passait.

- Votre trajet a été modifié ; nous allons vous escorter jusqu’au palais de Saint Germain en Laye.

- Pourquoi ? s’enquit Nostradamus.

- Le couple royal change fréquemment de lieu de résidence.

- Bon, alors nous avons encore de la route à faire.

- Toutes mes excuses pour le désagrément. L’officier Morency prit place à ses côtés, puis ils poursuivirent leur chemin.

- Les gens voyagent énormément ces temps-ci, reprit le policier tout en ôtant ses bottes. Le monde renaît enfin après toutes ses années sombres, et il fait à présent des progrès fulgurants.

- Vous voyez ces oiseaux migrateurs qui se dirigent vers le nord, là-haut ? l’interrompit Michel.

- Oui, pourquoi ?

- Ils volent dix fois plus vite que nous.

- Qu’est-ce-que vous voulez dire ?

- Que je suis né à la mauvaise époque…

- Je ne comprends toujours pas où vous voulez en venir, dit Morency.

- Oh, ne faites pas attention à moi. Je suis un peu de mauvais poil, c’est tout. Je dois probablement être fatigué, s’excusa le savant.

- Je vais vous laisser tranquille alors, docteur. Je suppose que vous êtes sans arrêt en train de vous faire importuner.

- Eh bien, puisque vous m’en parlez, je dois dire que c’est de pire en pire. Là où j’habite, je ne peux même plus sortir dans la rue. Mais allez-y, parlez, car les bons moments passent vite.

Morency lui parla de sa carrière et de sa prochaine retraite.

- Vous serez arrêté et emprisonné avant la fin de votre carrière, lui dit soudain le prophète. L’officier le regarda, déconfit.

- Qu’est-ce-que vous dites ? Juste avant ma retraite ?

- Ne vous inquiétez pas. Vous serez libéré grâce à un traité de paix.

- Je ne sais pas vraiment comment je dois prendre tout ça, mais j’essaierai de m’en souvenir. C’est incroyable que vous puissiez voir toutes ces choses !

- Eh bien, c’est un peu comme si les événements flottaient dans les airs, et que moi, je les observais, à la façon dont un oiseau sent l’orage approcher. La seule différence avec les animaux, c’est que les humains provoquent leurs propres malheurs, la plupart du temps.

- C’est incroyable. Est-ce que vous pouvez aussi voir votre propre avenir ? demanda l’officier, impressionné.

- Les affaires personnelles ont malheureusement tendance à voiler mes visions.

- Bon, eh bien, j’apprécie vos mises en gardes. Êtes-vous catholique ?

- Oui, pourquoi ?

- En ce moment, il se livre une bataille politique ici, entre la ligue catholique de Guise et la ligue calviniste de Coligny. La reine a choisi le camp de Guise. Vous êtes donc tranquille. Mais méfiez-vous des Cours parisiennes, car ce sont des fanatiques, et ils sont à l’affût du moindre prétexte pour convertir quiconque. Et je fais tout particulièrement référence à vos publications.

Une averse, qui venait de survenir, martelait le toit de la voiture et les hommes discutèrent jusqu’à la fin du trajet.



Enfin, ils étaient arrivés : Saint Germain en Laye. La ville était particulièrement appréciée des rois, car elle jouissait d’un climat agréable et était entourée d’immenses forêts. A l’instant où la voiture immergea des feuillages, le temps s’éclaircit. Puis, ils cahotèrent le long des jardins royaux, qui semblaient être sans fin et se trouvaient en pleine construction.

- Les jardins seront agrémentés de terrasses, avec vue sur la Seine, indiqua Morency.

- On dirait qu’on en aurait pour une journée entière rien qu’à le traverser, répondit Michel.

- En effet, tout autour de nous s’étendent environ cinq hectares de forêts. Henri II est un grand passionné de chasse.

La voiture dépassait à présent le nouveau palais, qui était encore entouré d’échafaudages. Des charretées entières de matériaux circulaient dans tous les sens, et des groupes d’ouvriers étaient en plein travail de construction. Cependant, l’invité fut emmené au vieux château, qui était situé juste derrière.

- Je me demande combien il y a de chambres ici, demanda-t-il lorsque l’imposant palais apparut sous ses yeux.

- Plus de quatre-cent. Le nouveau en comptera encore plus, répondit son compagnon. Les officiers de police à cheval tournèrent abruptement et la voiture s’arrêta à l’entrée. Les hommes sortirent et se dirigèrent vers les hautes portes d’entrée, que deux valets ouvrirent. Ils pénétrèrent dans le majestueux hall d’entrée, où deux escaliers en spirale étaient élégamment entrelacés.

- Voilà, j’ai terminé mon travail. Bonne chance ! dit l’officier avec sincérité. Le savant le salua, s’assit dans un fauteuil doré et examina la pièce en attendant. Où qu’il regarde, chaque recoin était décoré avec le plus grand soin. Même le plafond était décoré. Quand on pensait que c’était le nouveau château qui allait devenir la véritable œuvre d’art…



Un valet en chef lui demanda de le suivre dans la salle du trône, où l’on recevait habituellement les invités. Le roi et la reine l’attendaient sur leurs trônes dorés. Entre eux était suspendu le portrait d’une femme au sourire énigmatique*.

- Nostradamus, nous sommes tellement ravis de votre venue, dit Catherine de Médicis avec fermeté, et son invité la salua bien bas, comme le voulait la coutume.

- Henri, voici le célèbre astrologue de Provence, celui qui a causé une telle agitation, informa-t-elle son époux. Il était médecin et a sauvé nombre de nos sujets de la peste.

Le roi lança un regard oblique à l’illustre provincial. Son teint pâle offrait un vif contraste avec son chapeau noir à larges bords, orné d’une plume brune.

- Ravi de vous rencontrer, dit-il, pour la simple forme. Encore un intellectuel… Eh bien, tu t’en occuperas toi-même, Catherine, songeait-il en lui-même. Michel vit clair à travers ses manières ; ce que le roi désirait vraiment, c’était aller chasser.

- Je suis très curieuse de votre talent, repris la reine, qui portait une coiffe en cuir, et j’aimerais que vous veniez dans mes appartements privés demain matin, à huit heures, afin que nous en discutions.

- Très certainement, Votre Majesté. Il songea qu’elle était bien plus intelligente que son mari.

- Lundi de la semaine prochaine, il y aura une fête, poursuivit-elle, en honneur du mariage du Duc de Joyeux et de Madame de Vaudemont, et ce soir se tiendra un banquet. Nous vous invitons pour ces deux événements. Le cœur de Michel fit un bond lorsqu’il entendit prononcer le nom de sa première femme.

De Vaudemont… Incroyable. La mariée doit être une sœur ou une nièce de Yolande. Mon ancienne belle-famille ne sera pas vraiment ravie de me voir, pensa-t-il. Il n’échapperait pas à la confrontation. Le roi, qui ne se joignait toujours pas à la conversation, commençait à se tortiller sur son fauteuil doré.

- Je vous remercie beaucoup de cette invitation, Votre Majesté. Je ne manquerai pas d’être présent.

- Nos invités doivent nous rejoindre lors de la danse de Cour, après le spectacle. Vous connaissez ces danses ? demanda Catherine.

- Pas du tout, Votre Majesté.

- Alors notre maître de ballet vous en enseignera les pas au cours des jours qui viennent. Mais ce soir, nous nous verrons au banquet, et elle ordonna au valet de faire sortir l’astrologue de la salle des trônes. Le professeur de danse promit de commencer les cours de danse le jour-même, mais l’invité devait auparavant prendre un peu de repos.



Quelque peu remis de ce long voyage, Nostradamus se rendit à la salle de ballet, où l’attendait Balthazar.

- Êtes-vous toujours fatigué du voyage, Monsieur ?

- Toujours, mais un peu d’exercice ne me fera pas de mal.

- Je vous enseignerai également quelques rudiments de courtoisie, ceux-ci étant en rapport étroit avec la danse.

Son invité trouva l’idée excellente, et commença par ôter son pardessus.

- En fait, pour la danse de Cour, les vêtements doivent être impeccables, plaisanta le jeune maître de ballet, mais il est apparemment évident que vous avez hâte d’assister à votre première leçon, et il lui remit la veste. Avez-vous les moindres connaissances à propos de la danse ?

- Eh bien, la danse est l’apanage de la femme chasseresse, et la chasse représente la danse de l’homme, répondit le savant.

- D’accord, je tâcherai d’encadrer ce proverbe au-dessus de mon lit, s’amusa Balthazar. Le maître était quelqu’un avec qui il était très facile de s’entendre.

En fait, il dégoulinait franchement d’une bonne volonté dont on avait le plus grand mal à se dépêtrer, songea Michel, après une observation plus minutieuse.

- Bon, nous ferions mieux de commencer, car les De Vaudemont seront là dans deux heures ; ce sont mes prochains élèves.

- Vous connaissez bien les De Vaudemont ?

- Non, je sais seulement qu’ils appartiennent à la noblesse. Notre reine profite de la moindre occasion pour organiser une fête, dit Balthazar sans se démonter, puis il démarra le cours.

- Un courtisan doit avoir reçu une éducation générale, mais il doit avant tout être capable de se déplacer avec élégance. A la Cour, tout mouvement doit être exécuté dans la grâce et sans impression d’effort. Tout mouvement raide ou tout effort apparent est considéré comme un péché. Les deux hommes se dirigèrent vers la piste de danse.

- Lors d’un bal, la danse doit suivre des modèles définis, comme cela, par exemple, et tout en battant la mesure, le maître de ballet exécuta quelques pas.

- En même temps, vous devrez vous conformer aux règles en société. Faites comme moi, je vous prie, et Michel reproduisit un pas de bourrée.

- C’est plutôt compliqué, dit-il, les jambes tout enchevêtrées.

- Je vais vous noter quelques séries d’exercices, ils vous aideront à contrôler vos fonctions motrices, suggéra l’instructeur.

- Très bien, cela m’occupera un peu. Je suppose que le ballet est l’activité préférée de Catherine de Médicis ?

- Tout à fait. Selon notre reine, l’appartenance à la noblesse est reconnaissable à la façon dont on se tient. Malheureusement, son époux n’est pas de son avis, et c’est elle qui a apporté le raffinement à la Cour de France. Elle a amené tout un groupe de cuisiniers, d’artistes et de musiciens avec elle, depuis Florence, après leur mariage. Vous les rencontrerez sûrement, puis ils continuèrent à danser. Au moment précis où Michel pensait avoir réussit un pas, il se trompait à nouveau, et le bienveillant maître de ballet le prenait par la main. Ils réussirent finalement à exécuter une figure de danse, avant que la première leçon touche à sa fin. Ils continueraient le lendemain.



A la fin de la journée, Michel sortit dehors pour prendre un peu l’air. Il se promena dans un parc, où quelques jardiniers étaient en train de planter des arbustes. En passant, il observa l’évolution des travaux du nouveau château. Un courtisan, qui se tenait juste derrière un parterre de fleurs, se mit à lui faire de grands signes.

Tiens, tiens, ne serait-ce pas le marquis de Florenville ? Mon passé revient encore me tourmenter.

C’était effectivement le châtelain qui avait tenté de lui tendre un piège des années auparavant, et ce dernier accourut vers lui avec enthousiasme pour le saluer.

Je suppose qu’il va changer d’attitude à mon égard, maintenant que je suis célèbre, songea l’astrologue avec mépris.

- C’est un tel privilège de vous revoir, le salua l’homme au sang bleu.

- Oui, cela fait longtemps.

- Oui, tout à fait, cela ne nous rajeunit pas, n’est-ce-pas ?

- Vous rendez vous toujours à Strasbourg ? demanda Michel.

- Ces derniers temps, je suis surtout resté à la Cour, pour m’occuper d’affaires politiques, répondit De Florenville, alors que le soleil disparaissait à l’horizon. Le temps s’était rafraîchi, et le savant indiqua qu’il désirait rentrer.

- De quelles sortes d’affaires politiques vous occupez-vous ? demanda-t-il une fois qu’ils furent rentrés au palais.

- Eh bien, c’est une longue histoire…

- Nous disposons d’une heure avant le début du banquet, dit Michel, et le marquis commença à parler.

- Mon ami Erasmus, dont vous vous souvenez certainement, pensait que certains passages de la Bible n’étaient pas correctement traduits du latin, dit-il, alors qu’ils arpentaient les corridors. Il a alors traduit le Nouveau Testament depuis le grec, et l’a fait publier. Martin Luther, l’Allemand, a travaillé sur cette version et son mouvement protestant s’est répandu jusqu’en France. Des Huguenots de Strasbourg m’ont demandé de représenter ce mouvement à Paris, et je ne pouvais pas le leur refuser. C’est pourquoi je suis là. Avez-vous déjà entendu parler des Coligny ?

- Oui, j’en ai entendu parler récemment. Mais, est-ce que tout cela ne fait pas de vous l’ennemi politique de la famille royale ?

- En théorie, oui, consentit De Florenville, mais le roi ne se préoccupe pas de politique, et Catherine pense que les Guise sont trop puissants. En fait, elle essaie de se rapprocher de notre mouvement. Cette sale empoisonneuse, pardonnez-moi l’expression, a monté les Guise et les Coligny les uns contre les autres.

- J’ignorais que le protestantisme avait autant de succès, dit Michel.

- Eh bien, oui, davantage de jour en jour, en particulier dans le Nord de la France. La famille royale compte elle-même quelques partisans. Mais, parlons d’autre chose, que faites-vous ici ? et le marquis le regarda avec expectative.

- La reine m’a réclamé pour une consultation, lui annonça le prophète.

- Ah… Et quelles sont vos révélations ? demanda l’homme politique, avide de détails croustillants.

- Je ne m’entretiendrai pas avec Sa Majesté avant demain, et je ne me permettrais pas de dévoiler la teneur de la consultation avec quiconque. Secret professionnel. Ce que je peux vous confier, en revanche, c’est que le roi n’est pas intéressé par l’astrologie.

- Eh bien, ce n’est une surprise pour personne ! répondit le marquis avec suffisance. Henri II n’est en fait intéressé par rien du tout. Mais il y a une rumeur qui court, selon laquelle il s’est emparé de tous les trésors de l’Eglise pour faire construire son onéreux château. Vous voyez, c’est le problème avec les Catholiques : ils sont tellement hypocrites ! Il y en a quelques uns qui font exception, bien sûr. Le fait de voler l’Eglise ne me pose pas de problème ; j’estime qu’elle est trop puissante, de toute façon… Grâce à tous ces commérages, le savant commençait à avoir une bonne représentation de la fosse aux serpents que constituaient les enjeux politiques à la Cour, et il sentit qu’il en avait assez entendu.

- Je dois encore me changer. Nous nous reverrons au banquet, conclut-il, puis il gravit l’escalier central jusqu’à sa chambre, située au troisième étage.



Un peu plus tard, c’est un prophète soigneusement vêtu qui pénétra dans la salle-à-manger, où le somptueux banquet avait déjà commencé. Deux tables d’une longueur excessive étaient installées, autour desquelles étaient assis environ cinq cent invités. Un placeur escorta la sommité jusqu’à la table du couple royal. Le roi et la reine étaient assis chacun à un bout de la table, ce qui les tenait très éloignés l’un de l’autre. L’autre table était réservée aux membres de la noblesse inférieure, et c’était à celle-ci où le marquis était assis. L’astrologue était installé en face des De Vaudemont, ce qui était surprenant, et lorsqu’ils reconnurent l’ancien membre de leur famille, ils se raidirent. C’est avec stupeur et à grand renfort de coups de coudes qu’ils se prévinrent de l’arrivée du funeste prophète. Les frères et sœurs de Yolande étaient présents. Malgré le fait qu’ils étaient devenus vieux et grisonnants, ils étaient toujours facilement reconnaissables. Leurs parents étaient probablement morts. La future épouse se révéla être Elise, la fille de Désirée, et à ses côtés était assis le duc de Joyeux. Ils détestaient toujours Michel, et sa présence gâchait leurs festivités. Dans l’entrefaite, on leur servit toutes sortes de mets délicats et l’invité parvint à les apprécier, en dépit des visages amers qui lui faisaient face.

Puis, la reine leva son verre en l’honneur des futurs époux et chacun l’imita. Seul le roi ne répondit pas à l’appel, trop occupé qu’il était à s’amuser avec les dames d’honneurs. Michel put comprendre, grâce à des fragments de conversation saisis ça et là, que Catherine était issue d’une riche famille de banquiers et que la famille royale française s’en trouvait renforcée. Henri II était finalement plus malin qu’il n’en avait l’air. Après que les invités furent repus, l’ennui s’installa et la conversation se fit acerbe et contenue. Le sujet dévia vers la politique et, du fait de la présence de nombreux Guise et de Coligny dans la salle, l’atmosphère commença à se charger d’électricité. Au cours d’une vive querelle, on demanda à Nostradamus de prédire l’avenir religieux de la famille royale. L’intérêt de tous était piqué au vif, tout le monde voulait connaître l’opinion de l’explorateur de l’au-delà.

- Dans quatre-vingts ans, prononça-t-il avec force, je vois qu’en ce palais naîtra un roi du soleil.

- Mais sera-t-il protestant ? s’enquit vivement De Coligny, le dirigeant du groupe concerné.

- Il sera Chrétien de toute façon, répondit prudemment le savant.

La conversation partit néanmoins à vau-l’eau, débouchant sur une dispute éhontée. Après le dessert, Michel décida qu’il en avait assez, tandis que la reine observait ses convives d’un air abattu.



Le matin suivant, il rendit visite à Catherine de Médicis dans ses quartiers privés. Elle avait de toute évidence décoré la pièce en fonction de ses goûts personnels, les lieux étant remplis de toiles représentant de riches ancêtres qui prenaient la pose devant leurs résidences florentines.

- Venez vous asseoir près de moi, lui ordonna la reine, et Michel s’installa sur le fauteuil.

- Désirez-vous une douceur ? demanda-t-elle en lui tendant une coupe de fruits confits.

- Merci, Votre Majesté, et il prit un des délicieux bonbons.

- Appréciez-vous votre séjour en nos murs jusqu’à présent, en dépit de la dispute d’hier soir ?

- Oui, je suis très impressionné par tout ce luxe et cette magnificence.

- Bien, c’est notre but. Nous dépensons des sommes faramineuses sur des choses apparemment sans importance, telles que les fêtes, les célébrations et les palais, mais c’est là notre manière de tenter d’impressionner les ambassadeurs étrangers, afin de faire en sorte que nos affaires ne s’en portent que mieux. Et grâce à l’argent que nous gagnons, nous pouvons renforcer nos armées.

Une femme rusée, songea-t-il. Je suis certain que c’est elle qui dirige le pays, depuis les coulisses.

- Je vous ai fait venir ici, reprit-elle, car j’aimerais que vous me dressiez mon horoscope. Tout le monde parle de vous, et je suis très curieuse de savoir ce que les étoiles disent à mon sujet. Pouvez-vous faire cela pour moi ?

- Oui, très certainement, mais j’aurais besoin de la date exacte de votre naissance.

Catherine s’empressa d’ordonner à un valet d’aller chercher ses documents de naissance.

- Combien d’heures cela prendra-t-il ? demanda-t-elle.

- Malheureusement, cela me prendra plusieurs semaines ; je n’ai pas amené les outils nécessaires et je ne peux travailler correctement que depuis chez moi.

- Eh bien, il s’agit apparemment d’un malentendu de ma part, mais très bien, je devrai me montrer patiente. Ne pourriez-vous pas d’ores et déjà me révéler quoi que ce soit ?

- Je vais d’abord devoir me concentrer, Votre Majesté.

- Allez-y.

Nostradamus ferma les yeux. Il pénétra bientôt dans d’autres sphères et il se mit à dodeliner de la tête.

- Je vois… Je vois que le ballet de la Cour va connaître un essor énorme grâce à vos efforts. Des académies spéciales de danse seront organisées.

- Voilà une bonne nouvelle. J’adore le ballet. Voyez-vous également quelque chose qui aura lieu de mon vivant ?

- Il va se produire quelque chose en provenance de Rome…

- C’est tout à fait possible. Feu le Pape Léon X, établi à Rome, était mon second cousin, Giovanni di Lorenzo de Médicis.

La reine était à présent assise tout au bord de sa chaise.

- Mmmh, le don pour la gouvernance coule dans vos veines, marmonna-t-il.

- Voulez-vous dire que je vais gouverner le pays ?

- Oui, cela va se produire.

- Mais, cela signifie-t-il que mon mari sera mort à ce moment-là ? demanda-t-elle, surprise. Michel hocha la tête avec compassion.

- Henri et moi avons conclu un mariage de convenance, mais j’espère vraiment que cela ne se produira pas.

- Rien n’est gravé dans la pierre, Votre Majesté. Tout est sujet au changement. Cependant, les idées divines me sont révélées et chacune de ces idées est fondée. La question fondamentale réside dans le quand et le comment. Si la graine d’un hêtre ne reçoit pas assez d’eau ou de lumière, l’hêtre n’apparaîtra probablement jamais, mais il ne donnera jamais lieu à un chêne.

- Pouvez-vous me dire ce qu’il va arriver à mon époux ? Nous pouvons peut être faire quelque chose pour empêcher que cela ne se produise.

- Ce n’est pas très clair dans mon esprit, et je ne tiens pas non plus à porter atteinte à votre mari. Mais si votre époux le désire, je pourrai m’engager plus avant dans ces prédictions.

- Il y a peu de chance qu’il accepte, dit-elle, puis, elle changea brusquement de sujet. Elle se leva et laissa sa robe tomber à ses pieds. Nue comme un ver, elle le regarda d’un air aguicheur.

- Et me trouvez-vous attirante ?

- Eh bien… répondit-il, cherchant prudemment à gagner du temps.

- Bon, je ne suis plus vraiment une mince jeune fille.

- En tant que véritable dirigeante de la France, vous avez très belle allure, et il se pencha vers elle.

- Mmmh, et vous sentez bon, dit-il, en approchant son nez de sa taille.

- J’aère mon corps tous les jours, expliqua-t-elle.

- Tout le monde devrait être aussi bien avisé. Il est également très sain d’alterner les bains chauds et froids, et il commença à lui palper le postérieur. Catherine appréciait sa caresse avec coquetterie.

- Eh bien, vous êtes en excellente santé, dit alors le médecin. Vous pouvez remettre vos vêtements.

- Zut alors, vous êtes presque aussi rusé que moi, et, amusée, elle remit sa robe. Le valet revint avec les documents demandés.

- Notre volonté réside dans une France forte, stable, ainsi que dans le maintien du pouvoir de la famille royale De Valois, reprit la reine d’un air sérieux. Pouvez-vous nous prodiguer des conseils sur la façon dont mon époux et moi-même devons gérer les fractures religieuses, afin de respecter cette volonté ?

- Je vais commencer par vous dresser votre horoscope, Votre Majesté. Ensuite, je vous donnerai un aperçu de vos points forts et vos points faibles, après quoi vous n’aurez qu’à mettre ces connaissances en pratique vous-même. Vous voyez, je ne suis pas à même de mener la vie d’autrui, et ceci quelle que soit mon envie de satisfaire vos volontés.

- Bon, j’apprécie votre intégrité. Nous en resterons là pour aujourd’hui. Nous nous reverrons lundi prochain, à l’occasion du bal, et elle mit fin à la conversation.



Il était onze heures du matin, et spectacle théâtral en l’honneur du mariage du duc de Joyeux avec Elise de Vaudemont allait commencer. Simplement vêtu d’une culotte bouffante, Michel pénétra dans la gigantesque salle de bal et déambula parmi les invités endimanchés, et dont il avait déjà croisé certains dans les couloirs du palais. Toutes les dames ressemblaient à des œuvres d’art, dans leur robe très large et avec leur coiffe extravagante. Les hommes étaient également parés de fabuleux chapeaux ou de postiches onéreuses, et tous, les hommes comme les femmes, circulaient dans la salle en arborant des mouvements emprunts d’un formalisme extravagant. Quelqu’un vint déposer le programme de la soirée entre les mains de Michel.

- Voyons voir, marmonna ce dernier en ouvrant le document.

Le célèbre astrologue avait, bien entendu, déjà été informé du contenu du programme, et trois dames d’honneur se précipitèrent vers lui avec empressement.

- Monsieur Nostradamus, nous sommes ravies de vous voir ici, s’exclamèrent-elles. Vous aimez le ballet ?

- Eh bien, je ne peux pas dire que j’en suis fou, mais ce qui est certain, c’est que j’ai hâte de voir la performance de mon professeur de danse dans la pièce Ballet Comique de la Reine, admit-il.

- Mais le Ballet Comique de la Reine est le nom de la troupe, le corrigea Angélique, la femme au chapeau bleu.

- Et qu’est-ce qu’ils mettent en scène, alors ?

- La Circé, d’Homère.

- Ah, l’une des pièces les plus connues de L’Odyssée, se souvint le savant.

- Monsieur de Beaujoyeux a également fait la chorégraphie, les interrompit Colette, la femme au chapeau rose.

- Celle-ci ne m’est pas vraiment familière, dit Michel.

- C’est écrit dans le programme, poursuivit-elle.

- Je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire, Mesdames, et il tenta à nouveau de parcourir le document, lorsque la troisième femme s’imposa.

- Il va y avoir des chanteurs, des danseurs, des musiciens, des animaux, des artistes de cirque, et encore davantage, l’informa-t-elle. Pendant ce temps, la salle s’était complètement remplie de courtisans et d’invités en provenance du monde entier.

- Je suppose que c’est là la première fête des De Médicis à laquelle vous assistez ? demanda Collette.

- Oui, en effet, c’est la première, reconnut-il.

- Vous feriez mieux de vous armer de courage, alors, le prévint Angélique. Le ballet, à lui seul, dure déjà quatre heures.

- Quatre heures de ballet ?

- Ne vous inquiétez pas ; vous êtes libre de vous promener comme cela vous chante durant les performances, le rassura Collette.

- Je devrais probablement vous aider à vous familiariser avec la Cour, proposa Angélique.

- Je m’y connais bien mieux qu’elle, dit Collette, ne se laissant pas pigeonner par son amie.

- Je pense que votre Seigneurie préfèrerait pratiquer la discrimination, répliqua la troisième dame d’honneur, afin de ne pas se trouver en reste. Les jeunes femmes ne pouvaient soudain plus se supporter.

- Je suis heureux en ménage et j’ai des enfants magnifiques, déclara l’astrologue. Bonne soirée, Mesdames !

Il les salua de son chapeau et poursuivit sa route. Le public était réparti en trois côtés face à l’espace réservé au spectacle. En partie dans les tribunes, où étaient assis le roi, la reine et le couple de mariés, et en partie en contrebas, où Michel rejoignit la foule. Le spectacle commença et un décor impressionnant fut mécaniquement mis en place. Une chorale de danseurs chanta une aubade en l’honneur du couple de jeunes époux et exécutèrent une scène allégorique représentant l’amour conjugal. Le modeste tribut fit place à une ambiance plus exubérante où des comédiens, parés de costumes colorés, paradèrent dans tous les sens. Après quelques minutes, un cri de ravissement s’éleva dans la salle alors qu’un véritable éléphant sortait des coulisses. Ils avaient vraiment mit le paquet pour cette soirée. Divers animaux exotiques trottaient sur la scène, suivis par des hordes de soldats en manœuvre, imitant une bataille. Le public regarda le spectacle avec admiration, et le roi se sentit revigoré de voir ses forces armées. Henri II se leva même de son fauteuil pendant un instant lorsqu’il vit le capitaine de sa garde personnelle entrer en duel avec un Ecossais.

- Réfléchissez avant d’agir, cria affectueusement Montgomery à l’attention de son ennemi. Les deux officiers de la milice se faisaient face sur la scène, équipés de tout leur arsenal. L’Ecossais amorça l’attaque, brandissant son épée devant le capitaine, qui réussit adroitement à parer le coup à l’aide de son bouclier. La performance était tout bonnement époustouflante, et le capitaine se prépara à une contre-attaque. Dans toute cette agitation, le roi en oublia qu’il ne s’agissait que d’une scène et stimulait Montgomery depuis le balcon.

- Allez-y, attrapez-le, Capitaine ! s’écria-t-il à travers la salle. Le public décida de le choisir comme favori et l’encouragèrent bruyamment.

Zut, maintenant je sais comment va mourir le roi : pendant un entraînement au duel, pris soudain conscience Michel. Montgomery fut distrait pendant un instant par le public enfiévré ; l’Ecossais profita astucieusement de sa confusion. Il tenta vicieusement de frapper le capitaine avec son épée, mais elle ricocha contre son casque.

- Raté ! s’exclama le public avec exaltation.

- Je crois que je vais devoir mener ma propre garde, grommela le roi à sa femme. Mais Montgomery reprenait le dessus et, après une collision avec les deux guerriers, l’Ecossais tomba au sol, à la suite de quoi le capitaine leva son épée au-dessus de la tête de sa victime en signe de victoire. Un rideau rouge tomba sur le devant de la scène et l’éventuel coup fatal fut laissé à l’imagination du public. Tandis que l’on se dépêchait pour changer les décors, chacun était libre d’aller se chercher à boire et à manger. Les jeux politiques continuaient. De Coligny, qui se tenait en face de Nostradamus, fit un signe ostensible de la main, ce qui poussa plusieurs invités à sortir de la salle en silence. La scène n’échappa pas à certains des Guise.

Quelle bande d’idiots, songea le savant, et il ne leur prêta plus attention. Toute la scène se mit à tourner de façon spectaculaire et le décor pour le Ballet Comique de la Reine apparut. Le public se rassit et vit le maître de ballet sauter sur la scène en premier. Balthazar jouait le rôle de la sorcière. L’histoire était jouée par les danseurs, en pantomime. Le ballet dura effectivement un bon moment, et les courtisans entraient et sortaient de la salle régulièrement. Au milieu de la pièce, Mercure, le messager des dieux, descendit sur scène à l’aide d’un treuil.

On dirait vraiment qu’Hermès me suit partout, songea Michel. Dans un bruit assourdissant, les danseurs interrompirent ses réflexions sur l’au-delà et Balthazar exécuta une figure étourdissante.

Oh, mon Dieu, je vais bientôt devoir présenter ce que j’ai appris, et Michel révisa mentalement les divers pas de danse qu’il aurait à mettre en pratique après la performance. Une fois que la Circé d’Homère fut terminée, tous les danseurs sautèrent hors de la scène et demandèrent à tout le monde de les rejoindre. Un flot de nobles s’amoncela vers la piste de danse, tandis que le reste du public regardait le spectacle avec intérêt. Michel les rejoignit à son tour lors de la basse danse, qui comprenait bon nombre de mouvements inclinés et de tours. Toutefois, à cause des figures géométriques et les vêtements serrés, les participants ressemblaient davantage à des marionnettes qu’à des danseurs. Le roi et la reine étaient descendus du balcon et foulaient cérémonieusement la piste, suivis par la famille de Vaudemont. La robe de Catherine, en forme de cône, était si large, que cinq bonshommes auraient pu s’y camoufler. Son époux portait de longues chaussures, dont les pointes étaient si longues qu’elles tenaient tout le monde à l’écart. Après la basse danse, la reine se redressa pour s’exprimer.

- Chers amis, veuillez, je vous prie, vous diriger sur le côté de la salle un instant, j’aimerais demander aux jeunes mariés de venir sur la piste et de commencer la danse de figure.

Elise de Vaudemont et le duc de Joyeux s’approchèrent et le couple se mit à exécuter quelques mouvements élégants sur la musique courtoise. Au fur et à mesure, un couple venait les rejoindre, et les danseurs formèrent de larges rangées, qui prenaient ensuite la forme de cercles ou de triangles. Michel suivit la danse de figure en restant à l’écart. Le spectacle de danse était un véritable plaisir esthétique pour les spectateurs. L’attention des De Vaudemont était à présent totalement absorbée par le couple de jeunes mariés qui dansait, et ils perdirent la trace de leur ennemi juré.

Je me demande quand la soirée va dégénérer, songea le savant, car il était très sensible à la tension latente.

- Passons à la danse haute, ordonna soudain Catherine aux musiciens, comme si elle avait lu dans ses pensées. C’était la danse où chacun devait changer de partenaire en effectuant un petit saut.

Ah, voilà venir le moment de collision : un duo avec l’une des femmes De Vaudemont, sourit Michel, en se dirigeant vers la piste de danse. En dépit de la taille imposante de sa robe, la reine dansait elle aussi, et après avoir plusieurs fois changé de partenaire, elle se retrouva avec Nostradamus.

- J’ai l’impression que nous nous connaissons depuis des années, docteur, dit-elle en minaudant. Son invité favori la regarda d’un œil malicieux et la fit tourner avec grâce.

- Tous mes compliments, s’exclama-t-elle ensuite. Vous savez vraiment vous y prendre, et elle exécuta un saut avant de se tourner vers un autre danseur. Alors que le savant s’apprêtait à danser avec une autre femme, il vit qu’Elise serait sa prochaine partenaire. La jeune épouse venait douloureusement de parvenir à la même conclusion et cherchait désespérément sa famille des yeux.

Encore une déséquilibrée, tout comme le reste de la famille, estima Michel. Elle ne va pas jouer le jeu. Je me demande si elle ne va pas carrément tirer sa révérence…

L’attraction de la soirée était éperdument en train de chercher la façon de se soustraire à la danse, mais elle finit par ne pouvoir faire autrement que d’exécuter le petit saut d’usage, pour se retrouver en face du savant.

- M’accordez-vous cette danse ? demanda-t-il, le regard perçant, et Elise simula un malaise. Les gens qui les entouraient réagirent avec émotion lorsqu’ils virent s’effondrer la jeune mariée, et les musiciens cessèrent de jouer. Le duc de Joyeux, stupéfait, vit sa femme étendue sur la piste de danse et se précipita vers elle. Ses beaux-parents furent brusquement cloués sur place.

- Que quelqu’un aille chercher le médecin de la Cour, cria-t-il, paniqué. La reine en décida autrement et se dirigea résolument vers les lieux de l’incident.

- Monsieur de Joyeux, nous avons déjà un médecin dans cette salle, dit-elle calmement. Monsieur Nostradamus, poursuivit-elle, en tant que médecin, vous pouvez sûrement nous dire de quoi souffre la mariée?

- Je ne vois pas de changements objectifs dans l’immédiat, Votre Majesté.

- Veuillez, je vous prie, examiner cette jeune femme de plus près, demanda-t-elle, et il se pencha sur Elise et vérifia ses pulsations cardiaques, pour le spectacle.

- Je vais vous arranger ça, mademoiselle, murmura-t-il, et après avoir accompli d’autres vérifications, il s’adressa au jeune marié : Votre femme présente une syncope vasovagale.

- Oh ! Et qu’est-ce que cela signifie ? le pressa le duc.

- Cela signifie qu’elle s’est évanouie et qu’elle va bientôt revenir à elle. Elle a probablement dû être un peu bousculée.

Le roi, qui s’intéressait à présent lui aussi à l’incident, vint voir la mariée déchue de plus près.

- Eh bien, ce n’est pas rare de voir ça par ici, fit-il remarquer. A ce moment, Elise commença à simuler une toux et à faire mine de se relever.

- Est-ce que quelqu’un peut nous aider ? demanda son mari avec anxiété. Les membres de la famille accoururent pour aider la malade à sortir de la piste de danse, où ils l’installèrent sur une chaise. Catherine ordonna à tout le monde de continuer la fête, et l’ambiance festive fut restituée. Lors des suites populaires, le roi se prit curieusement au jeu et se mit à danser avec son épouse.

- Vous êtes de bonne humeur aujourd’hui, Henri, dit-elle.

- Les femmes qui tombent me ravigotent, plaisanta-t-il, et ils virevoltèrent au rythme de la musique.

- Ce ne sont pas des perdreaux, répondit-elle, tandis qu’elle se retrouvait de nouveau face à lui.

- Vous avez raison, ma chère épouse. Il est bien plus exaltant de tirer sur des perdreaux.

Les suites prirent fin et les De Vaudemont quittèrent la salle, jetant un dernier regard meurtrier au magicien maudit. Après les festivités se tenait un banquet de clôture, mais Michel sentait lui aussi qu’il avait déjà eu son lot d’émotions et il partit afin de pouvoir se reposer un peu. Cette journée avait été riche en événements.



Le matin suivant, le savant voulut prendre congé de la reine, avant de rentrer chez lui. Un valet l’accompagna jusqu’à ses appartements.

- Est-ce que tout se déroule comme vous le désirez, docteur ? demanda Catherine, qui était en pleine réunion avec ses conseillers.

- Oui, Votre Majesté, mais je suis venu vous dire au revoir ; je ne vais pas tarder à partir.

- Oh, je suis navrée de l’entendre. D’un autre côté, vous allez dresser mon horoscope, et elle ordonna à ses conseillers de sortir de la pièce quelques instants.

- Je tenais à vous féliciter pour tout ce que vous avez fait la nuit dernière, poursuivit-elle alors qu’ils se trouvaient seuls.

- Vous voulez parler de l’incident avec Elise de Vaudemont ?

- Oui, en effet. Vous avez réglé le problème avec beaucoup de discrétion. Elle n’est pas vraiment bonne comédienne. Mais pourquoi une telle animosité ? Les De Vaudemont semblaient prêts à boire votre sang.

- C’est une vieille histoire, Votre Majesté. J’ai été marié à une De Vaudemont, dit-il d’un ton qui insinuait qu’il n’avait pas l’intention de rentrer dans les détails.

- Oh, bon, très bien. Je vous souhaite un excellent voyage, docteur. Et je suis certaine que nous nous reverrons, et elle lui offrit une très généreuse rétribution pour le travail qu’il aurait à faire. Elle lui dit au revoir avec un clin d’œil aguicheur. Michel s’était à peine assit dans la voiture qu’il ressentit brusquement une douleur qui irradiait tout son corps. Il avait l’impression que toutes ses articulations étaient en feu.

Ce doit être la goutte, diagnostiqua-t-il lui-même, avec inquiétude. Ma chère Anne, prépare-toi à recevoir un petit oiseau blessé à la maison.

Lors du long trajet de retour, les inflammations s’étaient amplifiées et c’est péniblement et dans la douleur qu’il finit par arriver à Salon de Provence. Exténué, il sortit de la voiture et se dirigea vers la porte d’entrée, à petits pas laborieux.

Oh, non, pas encore, songea sa femme qui le regardait par la fenêtre, le voyant péniblement arriver.

- J’aimerais que vous sortiez par la porte de derrière et que vous alliez jouer dehors un moment, dit-elle aux enfants. Ils filèrent sans discuter.

- Je crains de ne pas pouvoir t’accueillir avec joie, maugréa-t-elle à son arrivée. J’espère qu’ils ne t’ont pas empoisonné, et elle retint son mari alors qu’il commençait à s’effondrer.

- Non, c’est bien pire ; ça devient chronique, dit-il. Anne parvint à peine à le faire monter à l’étage et à le mettre au lit.

- S’il te plaît, reste avec moi et couche-toi près de moi un moment, tu m’as tellement manqué là-bas, demanda-t-il, et elle se glissa sous les draps avec lui. Il se laissa aller lorsqu’il sentit sa peau contre la sienne.

- Oh, tu fais déjà des miracles sur moi, et il sombra dans un profond sommeil.

Cela prit plusieurs semaines avant qu’il ne se sente à nouveau lui-même, puis, il se mit immédiatement au travail. Dans son bureau, il commença soigneusement à dresser la carte astrologique de la reine.

Alors, voyons. Elle est née le 23 avril 1519. Elle est taureau ascendant scorpion, déduisit-il à partir des tableaux.

Une sacrée femme, marmonna-t-il un peu plus tard en remplissant les douze maisons avec les signes astrologiques. Calme, forte, rusée, experte dans la vie en société, et avec Jupiter dans la quatrième maison, elle ne perdra pas ses biens. Il n’est pas facile de la faire sortir de ses gonds, quoique, avec le Soleil dans la septième maison et la Lune dans la dixième… Ces émotions sont réprimées. Elle doit de temps en temps devenir extrêmement jalouse, et quand c’est le cas, elle ne parvient pas à pardonner. Ah ! On dirait que la famille De Valois va avoir des problèmes après sa mort.

Après avoir rempli la description du caractère de la reine, il lui envoya son horoscope sans attendre.



L’odeur de la nourriture s’éleva dans les escaliers jusqu’au grenier. Anne s’affairait en cuisine.

Je vais aller voir ça de plus près, songea Michel. Il posa sa plume et descendit les marches d’un pas nonchalant.

- Il n’y a plus de noix de muscade, dit-elle alors qu’il entrait.

- J’irai en chercher au marché demain, lui promit-il, en s’asseyant sur le tabouret de la table de la cuisine.

- Oh, des tomates ! s’exclama-t-il, en reniflant à gauche à droite.

- Ah, mon Seigneur est également clair-sentant, le taquina-t-elle. Tu auras des spaghettis bolognaise dans ton assiette dans une minute. C’est probablement un plat beaucoup plus simple que ce qu’on t’aura servi au Palais de la reine, mais tu devras t’en contenter.

Madeleine entra.

- Le dîner est bientôt prêt, Maman ? demanda-t-elle.

- Bientôt. Tu ferais bien d’aller chercher César et Paul, et sa fille courut dehors.

- Antoine va aussi venir manger avec nous, informa-t-elle son mari.

- C’est bien. Je vais dresser la table pour l’occasion, dit-il, et il se rendit dans la salle-à-manger avec la nappe. Les enfants arrivèrent peu de temps après en sautillant, remplis d’une énergie euphorique, et accoururent à table.

- Hé, calmez-vous les enfants ! les prévint leur père, et il rapprocha la chaise d’André. Diane, la plus petite, était encore nourrie par la gouvernante.

- Quel est ce son bizarre ? demanda Michel à voix haute.

- C’est André, avec son hochet, dit César. Maman lui a acheté hier.

Leur père se dirigea vers le salon et aperçut l’enfant en train de s’amuser avec le petit jouet. Il l’emmena à la salle-à-manger et l’installa sur la chaise haute. Quelqu’un frappa à la porte. Ce devait être Antoine.

- La porte est ouverte ! cria Michel, et son frère entra.

- Salut Antoine, je suis content que tu soies là.

- Alors, l’étoile montante, tu as des nouvelles du front royal ?

- Non, je viens juste d’envoyer l’horoscope.

Cependant, la maîtresse de maison déposa les spaghettis sur la table et demanda à son époux d’aller chercher une bouteille de vin au cellier.

- As-tu prélevé beaucoup d’impôts ces derniers temps, Antoine ? lui demanda Anne d’un ton lourd de reproches.

- Je suis passé inspecteur, lui répondit son beau-frère avec une brusque fierté.

- Ah, tiens, tiens, quelle chance, n’est-ce-pas ? Félicitations. Et es-tu responsable de notre arrondissement maintenant ? Car dans ce cas, nous allons devoir nous réunir en privé, tous les trois.

- Je ne suis pas autorisé à faire du favoritisme, répondit-il sérieusement.

- Je plaisantais, expliqua Anne.

Décidemment, les Nostredame n’avaient pas un grand sens de l’humour, songea-t-elle, et elle disposa les verres sur la table. Son mari revint avec le vin.

- Les enfants, vous aurez de la limonade aujourd’hui, dit-il, et ils trinquèrent.

- Ton frère vient d’être promu inspecteur, l’informa sa femme.

- C’est une bonne nouvelle. Es-tu dans notre arrondissement maintenant ? demanda Michel, mais Antoine évitait son regard.

- Je croyais que tu ne savais pas cuisiner, dit l’inspecteur à Anne un peu plus tard.

- J’ai appris le livre de cuisine de mon mari par cœur, admit-elle. Son livre, La Traite, est même publié à Anvers.

- Alors, je ferais mieux de me mettre à « La Retraite », répondit l’invité en baillant. Pendant ce temps, les enfants sirotaient leur limonade et leur père servit les pâtes.

- Qu’est-ce-que c’est que ça ? s’écria Paul, jetant un regard suspicieux aux drôles de brindilles collantes.

- C’est un plat italien, mon fils. Bon appétit ! souhaita-t-il à la tablée. Pauline se mit à séparer les brindilles avec soin et ses frères l’imitèrent.

- C’est délicieux ! dit Michel pour féliciter son cordon-bleu. Les enfants ne mirent pas longtemps à découvrir toutes les possibilités que leur offrait cette drôle de nourriture et ils se lancèrent dans un concours pour voir qui aspirerait une brindille le plus rapidement.

- Ne jouez pas avec la nourriture, les réprimanda leur père, et ils coupèrent brusquement les brindilles avec les dents.

- Ils obéissent bien, fit remarquer Antoine, en prenant une gorgée d’eau. A propos, saviez-vous que Bertrand travaillait sur un projet grandiose ?

- Non, je l’ignorais. Tu le savais, toi, Anne ?

Mais sa femme n’en savait rien non plus.

- Bertrand va creuser le canal de l’ingénieur Craponne, leur apprit Antoine.

- C’est vrai ? dit Anne, surprise.

- Oui, notre frère est devenu un grand entrepreneur. C’est un immense projet, qui va lui rapporter beaucoup d’argent.

- Même quand il était petit, il était déjà en train de rénover la maison, se souvint Michel.

- Le canal est censé rendre La Crau fertile, poursuivit son frère. Ils ont déjà commencé à creuser à La Durance, et ils ont envisagé l’éventualité que le canal atteigne Salon, mais cela prendra des années.

La gouvernante arriva avec une Diana en pleurs dans les bras.

- Madame, je ne trouve pas les tenailles, dit-elle nerveusement.

- Elles sont dans le tiroir du haut, dans la commode près de la cheminée, répondit Anne, et la gouvernante disparut.

- Michel, qu’est-ce-que tu dirais d’aller rendre visite à ton frère ? demanda-t-elle à son mari.

- Je pense que c’est une très bonne idée.

- Il se trouve que j’ai justement une réunion avec Bertrand à Saint Rémy demain, fit remarquer Antoine. Je lui dirai que vous venez.

- Je pense que ce serait intéressant de le voir travailler à son projet, suggéra Michel. Qu’est-ce-que tu en penses, Anne ?

- Ce serait fascinant, mais c’est à plus de vingt kilomètres, et la route est plutôt mal entretenue.

- Nous pouvons le faire, dit son époux. Demande à Bertrand si ça ne l’embête pas.

- Très bien, promit Antoine. Le plat de spaghettis était vide à présent, et les enfants partirent jouer dans la cour de derrière.

- Bien, je ferais mieux d’y aller maintenant, et Antoine dit au revoir à tout le monde. Michel partit s’asseoir dans la véranda afin de digérer son repas et regardait ses enfants jouer au ballon.

- Sacré nom ! s’écria soudain Anne depuis la cuisine, et elle se précipita dans la cour.

- Qui a jeté des spaghettis sur le plafond ? demanda-t-elle, furieuse.

- C’est Paul, répondirent les enfants en chœur, hébétés, mais le coupable avait déjà déserté les lieux.

- Il va avoir des problèmes quand il reviendra, gronda leur mère.



Quelques jours plus tard, Michel et Anne se rendirent à cheval à La Roque. Bertrand était là-bas, en train de creuser avec son équipe. Les enfants étaient restés à la maison avec la gouvernante. Après un pénible voyage à travers la région montagneuse située au nord de La Crau, où coulait La Durance, ils trouvèrent le site où les travaux d’excavation avaient lieu. Ils attachèrent leurs chevaux et sautèrent dans le préfabriqué installé à quelques mètres des activités. A l’intérieur se trouvait un vieil homme, qui était assis à un bureau en train d’écrire avec soin, et qui ne les avait pas entendus entrer jusqu’à ce que Michel se mette discrètement à tousser.

- Mon célèbre frère et sa femme ! s’exclama Bertrand.

- Je vois que tu es toi aussi sur le chemin de la réussite, dit Michel, et ils s’étreignirent.

- Asseyez-vous, les invita Bertrand, et il leur apporta un banc en bois.

- Et comment ça se passe, avec l’œuvre de ta vie ? demanda-t-il une fois qu’ils furent tous assis.

- Les Prophéties ? ça se passe pas trop mal, répondit son frère, toujours discret lorsqu’il s’agissait de son travail.

- C’est incompréhensible. Et d’où te viennent toutes ces…

- Et combien de kilomètres êtes-vous en train de creuser, là ? demanda Michel.

- Vingt-six kilomètres et cent-cinquante mètres, pour être précis, calcula le maître des travaux. Il ressemblait beaucoup à son frère, avec ses yeux perçants, ses joues rouges, son crâne dégarni, sa barbe épaisse et son nez droit. Leur tempérament, toutefois, étaient aussi distincts que le jour et la nuit.

- Vous devez avoir soif, et, sans attendre leur réponse, Bertrand versa trois chopes de bière.

- Vous voyez, le canal va se trouver juste ici, et il fouilla dans sa poche pour en extraire une carte du projet. Et tandis que son frère étudiait la carte avec sa minutie habituelle, Bertrand et Anne trinquèrent avec bonne humeur.

- Au canal ! dit-elle avec entrain. L’un des ouvriers entra quelques instant après.

- Nous avons trouvé quelque chose d’intéressant, dit-il.

- C’est notre archéologue, murmura Bertrand, et ils le suivirent dehors jusqu’à une pile de gravats retournée.

- Regardez, des fragments de mosaïque, dit l’ouvrier en leur montrant un morceau de carreau qui représentait une partie d’un serpent avec une pomme dans la bouche.

- Cela doit provenir de l’époque romaine, suggéra Bertrand, les Chrétiens n’utilisent pas ce symbole.

- Mais les Cathares l’utilisent, dit Michel, tout en se rapprochant des fouilles. Tandis que les autres admiraient les fragments, il se mit à la recherche d’autres indices. Il trouva quelque chose.

- Au fond du canal, il y a des traces d’un mur circulaire, dit-il, et ils vinrent tous voir plus près.

- C’était probablement un puits, décoré d’une mosaïque, poursuivit-il. Cela ne te dérange pas si j’emporte ce fragment avec le serpent à la maison ? demanda-t-il à son frère. Cela me fascine.

- Pas de problème, dit Bertrand en haussant les épaules. Ils retournèrent à l’intérieur.

- Comment se fait-il que tu connaisses Adam de Craponne ? Il habite en ville, près de chez nous, c’est loin de chez toi, demanda Anne, après qu’ils eurent de nouveau rempli leurs verres de bière.

- L’ingénieur travaille avec toutes sortes de municipalités qui m’ont recommandé, expliqua Bertrand. En fait, il est en train de chercher un financement plus élevé. Cela t’intéresserait ?

- Je ne sais pas. Qu’est-ce-que tu en penses ? demanda Anne en regardant son époux, qui avait l’air évasif.

- Je suis certain que ce serait un très bon investissement, dit Bertrand avec conviction. En plus du fait que vous deviendriez copropriétaires, vous recevriez une rémunération sur la vente des terres environnantes, qui seront fertilisées par l’irrigation. Et les profits seront répartis entre les propriétaires.

- Cela semble intéressant, répondit Michel avec précaution. Nous allons y réfléchir.

Une fois qu’ils eurent terminé leur bière, l’entrepreneur dû se remettre au travail et il leur promit de venir bientôt leur rendre visite à Salon de Provence avec sa femme.



Quand ils furent rentrés à la maison, ils discutèrent de l’investissement.

- C’est peut être un projet intéressant pour nos vieux jours, suggéra Anne, lorsqu’on ne pourra plus rien faire. Son mari pensait lui aussi que c’était une bonne idée, et après avoir pesé le pour et le contre, ils décidèrent d’investir la somme considérable de deux cent couronnes dans le projet.

- J’ai encore beaucoup de travail, ma chérie, dit Michel après cette grande décision, et il se retira dans son bureau, où il ajouta le morceau de mosaïque à sa collection de reliques. Ensuite, il prépara son matériel d’écriture et lit son courrier. Il avait reçu deux messages importants. Le premier provenait de Chomarat, son éditeur, à Lyon. Il écrivait que le roi avait commandé pas moins de trois cent exemplaires de la première partie des Prophéties. Henri II avait également demandé une lettre d’accompagnement pour ceux-ci.

Mon livre devient un cadeau pour entretenir ses relations sociales, ronchonna d’abord Michel. Le roi, qui offrait là un bon exemple, n’avait rien inventé.

Mais, au plus profond de lui-même, il se sentait flatté.

Bon, après tout, ce n’est pas rien que de se hisser sur la roue de Samsara, résolut-il. L’autre enveloppe était celle qu’il attendait ; la réponse de la reine. Après avoir retiré le sceau, il se mit nerveusement à lire ce qu’elle avait écrit. Catherine avait l’air enthousiasmée par l’horoscope qu’il lui avait envoyé avec le portrait de personnalité élaboré, et elle lui demandait de faire la même chose pour sept de ses enfants. Elle l’enverrait chercher le jeudi suivant, à moins qu’il ne la contacte.

Je n’ai même pas le temps de lui répondre, songea-t-il, embêté. Après avoir rédigé une lettre d’accompagnement pour la troisième partie, il s’adossa à sa chaise pour réfléchir.

Pas le temps de se reposer, et voilà encore un voyage pénible, soupira-t-il. Quelques minutes plus tard, il annonçait la bonne nouvelle à sa femme et l’informait de sa décision : il irait rencontrer la progéniture de la maison De Valois à Paris.



La semaine suivante, la reine l’envoya chercher et il dit de nouveau au-revoir à sa famille. Ils lui envoyèrent tous de grands signes de la main depuis le seuil de la maison.

- Je crois que la reine est tombée amoureuse de Papa, suggéra Madeleine une fois que la voiture était partie.

- Mais lui, il n’est pas amoureux d’elle, dit César.

- Espérons que non, dit leur mère, et ils rentrèrent tous dans la maison.

Les sept petits princes résidaient au Louvre, un vieux fort médiéval qui avait été construit au douzième siècle pour protéger la ville contre les attaques extérieures, mais que l’on utilisait comme résidence royale depuis les dernières années. Nostradamus séjournerait à l’Hôtel des Tournelles, qui se trouvait à quelques minutes à pied du Louvre. Dès qu’il fut arrivé, il se rendit au fort colossal afin de rencontrer la progéniture royale, qui étudiait quotidiennement toute sorte de matières. Selon l’accord passé, il passerait une journée avec chacun d’entre eux, ce qui signifiait qu’il pourrait partir au bout d’une semaine. Une secrétaire accueillit l’astrologue et l’accompagna immédiatement dans les appartements des enfants.

- La reine n’est pas là ? demanda Michel.

- Non, Monsieur. Le couple royal vient rarement à Paris. Avez-vous une préférence sur l’enfant que vous aimeriez voir en premier ?

- Je ferais mieux de commencer par le plus âgé, dit-il, et ils entrèrent dans l’appartement de François II. Les barreaux devant les fenêtres attestaient que cette partie du fort servait naguère de prison. Toutefois, la pièce était équipée de tous les agréments princiers. François, âgé de sept ans, était sagement en train d’attendre, assis sur son lit.

Cet environnement n’est pas vraiment stimulant pour un enfant, songea le savant, en se dirigeant vers le garçon.

- Dîtes bonjour au docteur, Votre Majesté, lui ordonna sévèrement la secrétaire. François serra la main du visiteur. Michel eut davantage l’impression de serrer un poisson mort qu’une main humaine.

- Puis-je me promener librement dans le Louvre avec le prince ?

- Euh… Oui, ce serait bien, accepta la secrétaire avec réticence.

- Allons-y, François, allons nous promener, invita-t-il l’enfant, et un serviteur se mit immédiatement à les suivre.

- Je préfèrerais que nous soyons seuls, lui dit le savant. Le garde d’enfants sophistiqué hésita un moment, se demandant s’il devait abandonner sa mission, puis il partit.

- Je vais prévenir les gardes, le prévint-il.

- Eh bien, François, tu habites dans une prison dorée, hein ? dit Michel une fois qu’ils furent seuls. Au cours des heures suivantes, ils se promenèrent tous les deux dans les innombrables pièces renfermant de fabuleux trésors et les archives des rois français depuis des temps immémoriaux. François avait l’air en bonne santé, et il semblait bien se porter, mais mentalement, il était fragile et n’avait pas beaucoup d’énergie. Après la visite, le savant retourna à l’hôtel, où il se mit tout de suite à travailler sur l’horoscope de François. Le matin suivant, il rendit visite au deuxième fils, Charles IX, âgé de six ans, qui, en dépit de cet environnement isolé, semblait bien plus éveillé. Nostradamus obtint la permission de marcher dans les jardins avec lui, où des oiseaux tropicaux et des animaux sauvages étaient enfermés dans des cages. En passant près des cages, il étudia le comportement de l’enfant. Le petit jetait des cailloux aux animaux, puis passait sa main à travers les barreaux pour les caresser. Son compagnon devait constamment lui retirer la main des grilles.

Celui-ci n’est pas très intelligent, songea-t-il. Non, Charles ne ferait pas un bon roi non plus. Lorsqu’ils arrivèrent à la cage réservée au singe, ils furent surpris par la visite de la reine.

- Docteur, il fallait que je vous voie, roucoula Catherine, et elle suggéra qu’ils se réunissent tous les trois autour d’un thé.

- On vient de me dire que vous ne veniez que très rarement ici, dit Michel tandis qu’ils rentraient à l’intérieur.

- Ce sont des balivernes, nous organisons régulièrement des banquets d’Etat, des tournois et beaucoup d’autres activités ici. Mais comment se déroule votre étude ?

- Il est trop tôt pour que je puisse vous donner un compte-rendu, Votre Majesté.

Après cette petite pause, la reine les laissa pour repartir soutenir son époux à l’occasion de la visite fédérale du Prince Rodolphe de Habsbourg. Le quatrième jour, de bon matin, le savant se promenait autour du Louvre et admirait la structure incohérente du bâtiment, sur laquelle de nombreux architectes, constructeurs et décorateurs avaient eu carte blanche pendant des siècles.

Je ferais peut être bien d’emmener le prochain enfant hors de l’édifice, pensa-t-il, afin qu’il puisse voir un peu le monde extérieur.

Et il alla voir la secrétaire pour lui exposer son idée.

- Il en est hors de question ! dit fermement la secrétaire. La sécurité des enfants est primordiale.

- Mais ils s’encroûtent ici, expliqua le médecin. Permettez au moins à un des enfants de voir à quoi ressemble la vie réelle. Ce serait tellement bon pour son épanouissement.

La secrétaire se résolut à un compromis en envoyant un message au couple royal, qui résidait quelque part dans Paris, et, une heure plus tard, la permission lui fut accordée. Le même jour, Michel flânait dans les rues de Paris avec Henri III et, au fil de leur promenade, ils allaient musarder dans les boutiques populaires, ce qui avait apparemment un effet positif sur le petit. Ils prirent ainsi du bon temps jusqu’à ce qu’ils atteignent l’Île de la Cité, puis ils firent demi-tour en passant par le Pont Neuf.

Dommage, mais cet enfant n’est pas non plus une lumière, conclut-il. Mes révélations ne vont pas plaire à la reine.

Après que le petit prince fut rentré en sécurité à la maison, Michel retourna à sa chambre au crépuscule. Jusqu’à présent, tout s’était bien passé, mais en s’approchant de l’Hôtel des Tournelles, il remarqua que quelqu’un le suivait. Il décida d’affronter l’individu et se retourna franchement. Surpris, l’homme, vêtu d’un long manteau à col haut, disparut rapidement dans une rue sombre.

C’est plus dangereux que je ne le pensais, ici, s’aperçut Michel. Dorénavant, plus de petits princes en dehors des grilles.

Le matin suivant, il avait un entretien avec le deuxième enfant le plus jeune, qui n’avait que deux ans. Il présentait les mêmes caractéristiques que ses frères, et la journée fut sans surprises.

Demain, je passe au plus jeune, puis, mon travail sera terminé, se réjouit l’astrologue. Il quittait le Louvre à une heure tardive ce soir-là, car il avait obtenu la permission d’aller farfouiller dans les archives. Il laissa derrière lui le faible éclairage du bâtiment et traversa le parc pour rentrer à l’hôtel. Il faisait nuit noire et les rues de Paris semblaient désertes. Soudain, il remarqua trois silhouettes derrière lui.

Bon sang, que c’est sinistre, songea-t-il. C’est vraiment stupide de ma part de me promener dans les rues si tard la nuit, et il accéléra le pas. En passant devant le nouveau pavillon du roi, qui était toujours encerclé par des échafaudages, il s’en